Une faim qui sera rassasiée
« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés! »
Pour dire le besoin, Jésus prend les deux images les plus élémentaires : la faim et la soif. Pas le confort, pas le plaisir, mais ce qui, faute d'être comblé, fait mourir. Le bonheur, dit-il, est pour ceux que travaille un manque, et ce manque n'est pas celui des biens, c'est celui de la justice. Remarquons bien qui il appelle heureux : pas ceux qui possèdent déjà la justice, mais ceux qui en ont faim. La Béatitude ne récompense pas l'arrivé, elle bénit l'affamé. Le disciple heureux n'est pas celui qui se croit juste ; c'est celui qui se sait encore loin de l'être, et qui en souffre.
Le grec construit ici les verbes de faim et de soif d'une façon rare, qui porte sur l'objet tout entier : on n'a pas faim d'un peu de pain, on a faim de toute la justice. Une faim sans mesure, une soif de la chose entière. Le mot dikaiosunê tient ensemble deux sens que la Bible ne sépare pas. Il y a la justice qui nous vient de Dieu, ce statut de juste qu'il donne gratuitement par la foi. Et il y a la justice que nous voudrions voir régner, le monde enfin remis droit, le mal jugé, l'opprimé relevé. Avoir faim de justice, c'est vouloir en même temps être ajusté à Dieu et voir sa droiture l'emporter partout.
Ce désir lui-même, il faut le dire, est déjà un don. Une telle faim ne se fabrique pas ; c'est l'Esprit qui la creuse en nous. Le monde propose mille nourritures de remplacement, la réussite, l'approbation, la possession, qui rassasient un instant et laissent ensuite plus vide qu'avant. Qui a goûté à la justice de Dieu ne se contente plus de ces substituts. Son insatisfaction n'est pas une maladie à soigner ; elle est un signe de santé. Le cœur fait pour Dieu refuse de se poser sur moins que Dieu. Heureuse faim, qui garde de s'endormir dans les fausses plénitudes.
La promesse est nette : ils seront rassasiés. Là encore, le passif désigne Dieu. C'est lui qui rassasie, et non nos efforts. La justice ne s'obtient pas au bout d'une performance morale ; dès qu'on prétend l'acheter, Or, si c'est par grâce, ce n'est plus par les œuvres; autrement la grâce n'est plus une grâce. Et si c'est par les œuvres, ce n'est plus une grâce; autrement l'œuvre n'est plus une œuvre.(Romains 11:6)
. Elle est donnée. Christ Or, c'est par lui que vous êtes en Jésus-Christ, lequel, de par Dieu, a été fait pour nous sagesse, justice et sanctification et rédemption.(1 Corinthiens 1:30)
; celui qui a faim n'a pas à mériter le repas, il a seulement à venir à la table. C'est bien ce que Jésus dira : Jésus leur dit : Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif.(Jean 6:35)
La Béatitude annonce déjà l'Évangile : en Christ, la faim la plus tenace de l'homme reçoit bien plus qu'une miette, elle est rassasiée.
Cette semaine, plutôt que d'éteindre ce désir, orientons-le. Là où le manque se fait sentir, la soif d'être enfin en règle avec Dieu, ou la révolte devant une injustice toute proche, portons-le à Christ plutôt qu'aux consolations rapides. Un geste concret vers plus de droiture. Une place gardée à table pour celui qu'on oublie. Une prière pour l'opprimé. La faim de justice, quand elle boit à la bonne source, ne déçoit pas : elle sera rassasiée.
Seigneur, tu as creusé en moi une faim que rien du monde ne comble. Je te rends grâce pour ce manque qui me ramène à toi. Ne me laisse pas me rassasier de moins que ta justice. Toi qui as été fait pour moi justice à la croix, viens me rassasier, et fais de ma faim un amour agissant pour ceux qu'on prive de leur droit. Amen.