Traverser la vallée de l'ombre
« Quand je marche dans la vallée de l'ombre de la mort, Je ne crains aucun mal, car tu es avec moi: Ta houlette et ton bâton me rassurent. »
Le deuil creuse une nuit que le calendrier ne referme pas. On croit remonter, et un objet, une odeur, une date replonge le cœur dans le noir. Le psalmiste ne promet nulle part d'échapper à cette vallée. Il dit : « Quand je marche ». Non pas « si » je marche, mais « quand » : la vallée fait partie du chemin. L'expression hébraïque tsalmavet, « l'ombre de la mort », désigne l'endroit le plus obscur qui soit, celui où l'on ne voit plus devant soi. La Parole ne nous épargne pas ce lieu ; elle nous y accompagne.
Voyez plutôt ce que le psaume ne dit pas. Il ne dit pas : Je ne marche pas dans la vallée. Il ne dit pas non plus : la vallée n'est pas si sombre. Il ne minimise rien, ni la mort ni la peine. Il dit une seule chose, et elle est décisive : « car tu es avec moi. » Toute la lumière du verset tient dans ce petit mot, avec. Le psaume n'offre pas une explication de la souffrance ; il offre une présence au cœur de la souffrance. Le deuil chrétien ne reçoit pas d'abord des réponses. Il reçoit une compagnie.
Remarquez aussi le glissement des mots. Jusque-là, le psalmiste parlait de Dieu à la troisième personne : il me fait reposer, il me conduit. Puis vient la vallée, et le voici qui se met à lui parler en face : « tu es avec moi. » C'est souvent dans nos nuits les plus noires que Dieu cesse d'être une idée pour devenir un tu, quelqu'un à qui l'on adresse la parole. La houlette et le bâton du berger ne suppriment pas la nuit ; ils rassurent celui qui marche, car ils disent qu'une main veille et qu'un chemin, même invisible, se poursuit.
Le berger de ce psaume a pris chair. Jésus dit : Je suis le bon berger. Le bon berger donne sa vie pour ses brebis.(Jean 10:11)
. Il n'a pas seulement accompagné ses brebis dans la vallée de l'ombre ; il y est descendu le premier, jusqu'à la mort, pour en ressortir vivant. Voilà pourquoi le deuil du croyant, tout réel qu'il reste, n'est plus sans espérance : celui qui marche à nos côtés a vaincu la mort qui nous a pris ceux que nous aimons. La séparation demeure déchirante, mais elle n'a plus le dernier mot.
Cette semaine, ne demandez pas à votre peine de partir plus vite qu'elle ne le peut. Le deuil a son temps, et Dieu le respecte. Mais dans la nuit de l'absence, redites simplement : « tu es avec moi. » Portez ce psaume comme on porte une lampe basse, celle qui n'éclaire que le pas suivant ; c'est assez pour avancer. Et si vous connaissez quelqu'un au fond de sa vallée, offrez-lui votre présence silencieuse plutôt que des explications. C'est ainsi que le Berger console, par des mains qui restent là.
Berger de mon âme, je marche dans une vallée que je n'ai pas choisie, et l'absence me pèse dès que tombe le soir. Je ne te demande pas de m'expliquer ma peine, mais de rester avec moi. Que ta présence me rassure quand je ne vois plus le chemin. Toi qui as vaincu la mort, garde mon espérance vivante jusqu'au matin des retrouvailles. Amen.