L'Esprit Éditorial
Art de Vivre8 min de lecture

Cuisiner et Partager la Table

17 août 2024

Tirage typographique minimaliste d’un verset en élégante police à empattements, posé sur une surface de pierre près d’une branche séchée

Tirage typographique minimaliste d’un verset en élégante police à empattements, posé sur une surface de pierre près d’une branche séchée

« Ils étaient chaque jour tous ensemble assidus au temple, ils rompaient le pain dans les maisons, et prenaient leur nourriture avec joie et simplicité de cœur. »

Actes 2:46

Il y a dans une cuisine une théologie silencieuse. On y refait chaque jour les mêmes gestes sans éclat : laver les légumes, chauffer l'huile, remuer la casserole, goûter et rectifier. Rien de spectaculaire, et pourtant tout y parle d'amour reçu et rendu. Nous avons pris l'habitude de traiter le repas comme une recharge, une pause utile entre deux tâches. La première Église y voyait tout autre chose. Luc note que les croyants rompaient le pain dans les maisons, et que ce partage était plein de joie. Le lieu de la table n'était pas un décor ajouté à leur foi ; il en était l'une des expressions les plus concrètes. Cuisiner pour quelqu'un, c'est lui dire, sans un mot, qu'il compte assez pour qu'on lui donne du temps, de la peine, un peu de soi.

Luc emploie une expression devenue presque technique dans le Nouveau Testament : « rompre le pain ». Le verbe grec klaô décrit le simple geste de casser la miche pour la distribuer. Aucune magie dans le mot ; c'est le geste du chef de maison qui divise le pain et le tend à chacun. Ce que l'Écriture retient n'a rien d'une recette : c'est un cœur qui s'ouvre. Le pain qu'on rompt cesse d'être ma part pour devenir la nôtre. Le monde nous apprend à garder notre assiette ; l'Évangile nous apprend à la tendre. Et Jésus, la veille de sa mort, a pris ce geste ordinaire pour en faire le mémorial de son corps livré une fois pour toutes en faveur des siens.

Cuisiner demande de l'attention, et l'attention est déjà une forme d'amour. On ne prépare pas un vrai repas en pensant à autre chose ; il faut être là, présent au geste, au temps qui passe sur le feu doux. Notre époque pressée a désappris cette présence. Nous mangeons debout, en marchant, l'écran à la main. La table chrétienne suppose au contraire qu'on s'asseye, qu'on ralentisse, qu'on regarde ceux qui sont là. La cuisine devient alors une discipline discrète : je m'arrête, je fais avec soin une chose simple, et je l'offre. Il n'y a là rien d'héroïque, seulement de la fidélité. Et Dieu, qui aime les commencements modestes, se plaît dans ces fidélités-là plus que dans les grands élans sans lendemain qui ne nourrissent personne.

Il faut lever ici un malentendu tenace. Recevoir, cuisiner, servir sont de belles choses, mais elles ne nous rendent pas meilleurs devant Dieu. La table partagée n'achète rien et ne rachète personne. Nous ne dressons pas nos repas pour mériter quoi que ce soit, mais parce que nous avons d'abord été invités, gratuitement, à une table que nous n'avions pas préparée. Car c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu.(Éphésiens 2:8), rappelle Paul. L'hospitalité est une réponse, jamais un péage. Nous cuisinons pour les autres parce qu'un Autre a d'abord cuisiné pour nous : au matin de Tibériade, le Ressuscité attendait ses disciples épuisés avec du poisson sur la braise et du pain déjà prêt.

Partager la table, c'est aussi faire de la place à l'imprévu et à l'imparfait. Une invitation vraie n'attend pas que la maison soit impeccable ni que le plat soit réussi. Elle accueille le voisin seul, l'ami en peine, l'inconnu de passage, sans rien exiger en retour. Les repas de l'Évangile débordent de convives que personne n'attendait : publicains, pécheurs, femmes, enfants, gens de peu. Jésus mangeait avec ceux que la bonne société évitait, et cela faisait scandale. Notre table, à sa suite, peut devenir un lieu où l'on ne classe pas les gens selon leur utilité. À chacun elle dit que sa place est mise. Personne ne l'a méritée ; on l'attendait, voilà tout. Peu de gestes annoncent l'Évangile aussi bien qu'une chaise ajoutée sans soupir à la dernière minute.

Il ne faut pas non plus tout embellir. Cuisiner et recevoir fatiguent, coûtent, débordent parfois sur des soirées déjà lourdes. La joie que note Luc n'est pas une euphorie facile ; elle traverse la vaisselle sale et les enfants ronchons. « Simplicité de cœur », dit le texte : un cœur sans arrière-pensée, qui donne ce qu'il a, sans viser la perfection ni la réussite sociale. Le secret ne tient pas au raffinement du menu ; il tient à la simplicité de l'intention. Un plat unique, du pain, un peu de vin ou d'eau fraîche, des cœurs disponibles, valent mieux qu'un festin tendu où l'hôte s'épuise à impressionner. Dieu n'attend pas notre excellence. Il attend une présence offerte, la table de ce que nous sommes.

Alors cette semaine, invitons, tout simplement. Une personne, deux, sans grand plan : un repas ordinaire, préparé avec un peu plus de soin que d'habitude, le téléphone rangé loin. Avant de manger, on pourra rendre grâce : il y a vraiment de quoi. Tout ce que nous posons sur la table, jusqu'au pain le plus banal, nous l'avons d'abord reçu. Et derrière chaque miche rompue se profile un autre repas, celui vers lequel toute l'histoire avance : les noces de l'Agneau, où le Christ ressuscité rassemblera enfin les siens autour de lui. Nos petites tables d'aujourd'hui en sont l'avant-goût. En cuisinant pour les nôtres, nous refaisons, sans toujours le savoir, le geste de Celui qui a voulu jusqu'au bout nous nourrir de lui-même.