L'Esprit Éditorial
Photographie abstraite et minimaliste d'un épi de blé sec aux tons dorés sur fond crème

Théologie

Koinonia — L'Art Sacré de la Communion Fraternelle

22 juin 2024

« Ils persévéraient dans l'enseignement des apôtres, dans la communion fraternelle, dans la fraction du pain, et dans les prières. »

Actes 2:42

Au lendemain de la Pentecôte, Luc dresse le portrait d'une communauté toute neuve, encore étourdie par le feu de l'Esprit. Il ne parle ni de programmes ni de stratégies, mais de quatre gestes têtus : Ils persévéraient dans l'enseignement des apôtres, dans la communion fraternelle, dans la fraction du pain, et dans les prières.(Actes 2:42) Le verbe « persévéraient » dit déjà l'essentiel : la vie de l'Église ne naît pas d'un enthousiasme passager, mais d'une fidélité qui revient, jour après jour, au même point. Parmi ces quatre appuis, un mot grec brille d'une lumière à part. Il ne désigne pas une vague sympathie religieuse, ni la chaleur d'un groupe qui s'apprécie. Il nomme quelque chose de plus grave et de plus beau, que nos habitudes modernes ont presque oublié. C'est ce mot que nous voudrions ouvrir, doucement, comme on pousse une porte sur une maison habitée.

Ce mot, c'est koinônia. On le traduit par « communion », mais le grec est plus concret. Koinônia vient de koinos, ce qui est commun, ce qui se partage. Avant d'être un sentiment, elle est une mise en commun : on met ensemble ce qu'on a, ce qu'on est, ce qu'on porte. Paul emploie le même mot pour la collecte destinée aux pauvres de Jérusalem (Romains 15:26) ; la communion s'y fait pain et argent, et pas seulement prière. La koinônia n'est donc pas un supplément d'âme réservé au dimanche. Elle est le tissu par lequel des vies séparées deviennent une seule vie partagée. Le mot suppose qu'on renonce à la propriété jalouse de soi pour entrer dans un bien commun, où le fardeau de l'un devient l'affaire de tous, et la joie de l'un la joie de chacun.

Mais avec qui, d'abord, entrons-nous en communion ? Jean répond sans détour : ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons, à vous aussi, afin que vous aussi vous soyez en communion avec nous. Or, notre communion est avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ.(1 Jean 1:3) Voilà ce que nos efforts oublient trop vite : la communion fraternelle n'est pas d'abord horizontale. Elle descend. Elle prend sa source dans la vie même de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, qui de toute éternité est un partage d'amour. Nous ne fabriquons pas la koinônia à coups d'affinités ; nous y sommes introduits par grâce, greffés sur une communion qui nous précède. Voilà pourquoi elle peut relier des personnes que rien, humainement, n'aurait rapprochées : le riche et le pauvre, le lettré et l'illettré, le vieillard et l'enfant. Ce qu'ils ont de commun, ce n'est ni leur goût ni leur milieu ; c'est leur Sauveur.

Cela change tout dans notre façon de vivre l'Église. Une communauté fondée sur les affinités se brise dès que les affinités s'usent ; fondée sur le Christ, elle tient même quand les caractères se heurtent. Le Nouveau Testament ne rêve pas d'une fraternité idéale et lisse. Il connaît les tensions d'Antioche, les querelles de Corinthe, les deux femmes de Philippes que Paul supplie d'être J'exhorte Évodie et j'exhorte Syntyche à être d'un même sentiment dans le Seigneur.(Philippiens 4:2). La koinônia n'abolit pas les frottements ; elle nous apprend à les traverser sans rompre. Elle demande le pardon reçu et rendu, la patience, l'humilité de croire que l'autre, même agaçant, m'est donné comme un frère. Aimer ceux qu'on a choisis, tout le monde sait le faire. Demeurer auprès de ceux que Dieu nous a confiés, voilà l'école, exigeante et douce à la fois, de la communion.

Il faut le dire sans détour, car notre époque en a besoin : la foi chrétienne ne se vit pas en solitaire. On peut croire seul dans sa chambre ; on ne grandit pas seul. Le Nouveau Testament ignore le chrétien isolé, autosuffisant, spectateur du dimanche. Il parle de membres d'un même corps, de pierres d'un même édifice, de sarments d'une même vigne. Le sacerdoce universel, ce trésor de la Réforme, veut dire que chacun, homme ou femme, jeune ou âgé, a reçu un don à exercer pour les autres (1 Corinthiens 12). Personne n'est de trop, aucun n'est inutile, et nul ne peut se tenir à l'écart. La koinônia n'est pas un cercle de consommateurs religieux ; c'est un corps où chaque membre donne et reçoit, où l'on se soutient, se console et se relève, dans l'amour patient que décrit 1 Corinthiens 13.

Cette communion a un prix, et l'Évangile ne le cache pas. Partager sa vie, c'est accepter d'être dérangé, connu, parfois blessé. La koinônia expose : elle demande qu'on baisse la garde, qu'on laisse voir ses pauvretés, qu'on porte des fardeaux qui ne sont pas les siens (Galates 6:2). Beaucoup préfèrent la sécurité de la distance au risque de la proximité. Or c'est là, dans la vulnérabilité acceptée, que la grâce circule. Car nous ne nous rassemblons pas parce que nous serions forts, mais parce que nous sommes des graciés qui ont besoin les uns des autres. La table partagée, l'entraide concrète, le « si Dieu veut » posé ensemble sur nos projets (Jacques 4:15) : tout cela tisse, fil après fil, une vie commune où l'on désapprend de vivre pour soi seul.

Au fond, la communion fraternelle n'est pas notre œuvre. Elle est un don du Christ qui, à la croix, a tout accompli une fois pour toutes et a fait de nous, ennemis réconciliés, une seule famille. Nous n'avons ni à la mériter ni à la fabriquer ; nous avons à y entrer, humblement, comme des mendiants comblés. Alors, cette semaine, choisis un geste simple et vrai. Invite à ta table quelqu'un que tu connais mal. Écris à celui que tu évitais. Porte, sans le dire, le fardeau d'un frère. Ce ne sont pas de grandes performances qui bâtissent l'Église, mais ces petites fidélités où l'amour reçu de Dieu redescend vers l'autre. La koinônia ne commence pas dans un idéal ; elle commence dans une porte qu'on ouvre.