La Beauté n’est pas un Luxe, elle est une Flèche
13 avril 2024

Gros plan abstrait de coups de pinceau bleus et or sur une toile brute, baignés d’une lumière claire presque divine
« Au reste, frères, que tout ce qui est vrai, tout ce qui est honorable, tout ce qui est juste, tout ce qui est pur, tout ce qui est aimable, tout ce qui mérite l'approbation, ce qui est vertueux et digne de louange, soit l'objet de vos pensées. »
Cela vous est arrivé, forcément. Une voix qui s'élève dans une église froide, un rayon de soleil couchant sur un mur ocre, la première mesure d'un adagio, et voilà la gorge qui se serre, sans raison utile, sans profit à en tirer. Que s'est-il passé ? Rien qui se facture. Et quelque chose en nous sait pourtant qu'il vient de se passer l'essentiel.
Notre époque monétise tout et range la beauté parmi les suppléments : on s'en occupera quand l'urgent sera réglé, or l'urgent ne l'est jamais. Certains chrétiens y ajoutent un soupçon : devant tant de misère qui crie, n'est-il pas indécent de s'attarder à la beauté ? Le reproche est ancien. Il a déjà servi contre le parfum répandu sur les pieds de Jésus : on aurait pu le vendre pour les pauvres, calculait Judas. Jésus, lui, a pris la défense de ce geste inutile et magnifique.
Car la Bible est un livre étonnamment sensible à la beauté. En Éden, Dieu fait pousser des arbres agréables à voir avant qu'ils soient bons à manger, et l'ordre des mots est bien celui du texte. Il remplit Betsaleel de son Esprit pour tisser, ciseler et sertir le sanctuaire. Les psaumes aspirent à contempler la magnificence de l'Éternel. Et Paul demande aux Philippiens de nourrir leurs pensées de tout ce qui est aimable : le grec dit prosphilê, mot à mot « ce qui appelle l'affection », de tout ce qui est digne de louange. La laideur n'a jamais été une marque d'élection.
Ce basculement, C. S. Lewis l'a dit mieux que personne : les belles choses ne sont pas la beauté que nous cherchons ; à travers elles passe quelque chose dont elles ne sont que le reflet, l'écho d'une mélodie que nous n'avons pas encore entendue. La beauté est une flèche. Malheur à qui s'arrête à la flèche et oublie de regarder où elle pointe. L'idolâtre adore le vitrail ; le croyant se laisse traverser par la lumière qui l'allume.
Voilà pourquoi la beauté est liée à la nostalgie. Elle console et elle creuse d'un même mouvement : chaque crépuscule porte une promesse qu'aucun crépuscule ne tient. Cette faim que rien de créé ne rassasie est peut-être notre boussole la plus sûre. Si je trouve en moi un désir qu'aucune expérience de ce monde ne comble, il est probable que je sois fait pour un autre monde. La beauté ne ment pas ; elle avoue seulement qu'elle n'est pas le terme du voyage.
Alors cultivez-la comme une discipline spirituelle, sans mauvaise conscience. Mettez un peu d'ordre et de grâce dans un coin de votre maison : une vraie fleur, une œuvre choisie sans hâte, un objet sorti de vraies mains. Réapprenez la lenteur devant un tableau, dix minutes sur une seule toile plutôt qu'un musée parcouru au pas de course. Écoutez une œuvre en entier sans rien faire d'autre. Et créez, même gauchement ; qui pétrit, jardine ou dessine honore en lui l'image du Créateur.
Veillez seulement à ce que la flèche reste flèche. Une beauté qui n'ouvre pas sur l'adoration retombe en esthétisme, simple collection de frissons raffinés. Car la flèche vise une cible, et cette cible a un visage : Jésus-Christ, en qui la grâce de Dieu s'est rendue visible. Achevez donc parfois la contemplation par une louange dite à voix haute : Seigneur, si l'exil a de telles lueurs, que sera la patrie ? Chaque belle chose deviendra ce qu'elle a toujours été en secret, une lettre de l'au-delà glissée sous la porte du monde.
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