L'Esprit Éditorial
Journal ouvert au papier crème, brin de lavande séchée et stylo doré, baignés d’une douce lumière matinale

Théologie

Abba, ce Mot qui Change Notre Prière

4 mars 2025

« Et parce que vous êtes fils, Dieu a envoyé dans nos cœurs l'Esprit de son Fils, lequel crie: Abba! Père! »

Galates 4:6

Il y a des mots qu'on ne traduit jamais tout à fait, parce qu'ils portent une chaleur que nos langues laissent filer. Abba est de ceux-là. Un mot araméen, la langue que Jésus parlait dans les rues de Galilée, celui qu'un tout petit enfant murmure en tendant les bras vers son père. Rien de cérémonieux, rien de distant : la confiance à l'état nu. Les Évangiles nous ont gardé ce mot sur les lèvres mêmes de Jésus, à Gethsémané, dans la nuit de l'angoisse : Abba, Père. Et voici qui étonne : ce mot d'intimité, réservé au Fils unique, l'apôtre vient soudain le déposer dans notre bouche. Ce que le Fils disait à Dieu, nous pouvons le lui dire à notre tour. C'est là, dans cette audace inouïe, que commence la prière chrétienne.

Paul en donne la raison, et elle bouleverse. Et parce que vous êtes fils, Dieu a envoyé dans nos cœurs l'Esprit de son Fils, lequel crie: Abba! Père!(Galates 4:6) Voyez bien l'ordre des choses : ce n'est pas d'abord nous qui lançons ce mot à force de piété. C'est l'Esprit du Fils, déposé au-dedans de nous, qui pousse ce cri à travers nos lèvres. La prière filiale, nous ne la produisons pas comme une performance ; nous la recevons comme un don. Dieu ne se contente pas de nous pardonner de loin, en patron indulgent. Il nous adopte, il nous fait entrer dans la relation même que Jésus vit avec son Père. Le mot Abba n'est donc pas une familiarité que nous nous accordons ; c'est une place que Dieu nous donne. Si nous crions, c'est que nous sommes déjà fils.

Ce basculement met fin à une longue peur. Beaucoup vivent leur foi en employés inquiets, guettant le froncement de sourcil du patron, calculant si leurs efforts feront le poids. Paul balaie cette crainte : Et vous n'avez point reçu un esprit de servitude, pour être encore dans la crainte; mais vous avez reçu un Esprit d'adoption, par lequel nous crions: Abba! Père!(Romains 8:15) La différence entre l'esclave et le fils ne tient pas à la quantité de travail ; elle tient à la nature du lien. L'esclave sert pour mériter sa place ; le fils, lui, habite une place qu'on lui a déjà donnée. L'un tremble, l'autre se repose. Dire Abba, c'est renoncer à gagner l'amour de Dieu pour accepter de le recevoir. Et cette confiance ne rend pas paresseux : l'enfant aimé sert avec plus de liberté et de joie que l'esclave apeuré, parce qu'il n'a plus rien à prouver et tout à rendre.

Gardons pourtant ce mot de toute mièvrerie. Abba n'a rien d'un mot douillet. Jésus le prononce en sueur de sang, la face contre terre, à l'heure où la coupe qui s'avance l'épouvante : Il disait: Abba, Père, toutes choses te sont possibles, éloigne de moi cette coupe! Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux.(Marc 14:36) Voilà la confiance filiale telle qu'elle est : elle ose tout demander et remet tout entre les mains du Père. Elle ne nie pas l'angoisse, elle ne joue pas la sérénité ; elle crie sa détresse à Quelqu'un dont elle connaît la bonté. Dire Abba dans la nuit, ce n'est pas obtenir que la coupe s'éloigne. C'est savoir que la main qui la tend est celle d'un Père, non celle d'un bourreau.

Un détail touche les lecteurs attentifs. En écrivant à des Églises de langue grecque, à Rome comme en Galatie, Paul aurait pu se contenter du mot grec patèr, « père ». Or il garde d'abord le mot araméen, Abba, avant de le traduire. Pourquoi ? Parce que ce mot lui venait de Jésus lui-même. Il avait franchi les frontières et les langues comme une braise qu'on se transmet de main en main. Grecs ou araméens, les premiers chrétiens priaient avec ce même mot reçu du Seigneur. Abba est ainsi devenu un mot de famille, le mot de passe des adoptés. Le redire aujourd'hui, dans notre français, c'est nous glisser dans cette longue file de fils et de filles qui, depuis Gethsémané, osent appeler Dieu du nom le plus tendre, celui que Jésus a posé le premier sur ses lèvres.

Tout cela repose sur la croix, jamais sur nos mérites. Nous ne sommes pas fils parce que nous prions bien, mais parce que le Fils unique a pris notre place, portant notre condamnation pour nous ouvrir sa propre filiation. L'adoption est un don de la grâce ; elle ne se gagne pas, elle se reçoit à genoux. Alors, cette semaine, commençons petit. Avant les longues phrases, avant les demandes bien tournées, osons ce seul mot : Père. Redisons-le quand la peur remonte, quand nous nous surprenons à servir Dieu en employés anxieux. Laissons l'Esprit crier Abba au travers de notre fatigue. Et si le mot nous paraît trop beau pour nous, souvenons-nous que ce n'est pas notre ferveur qui le rend vrai : c'est l'amour d'un Père qui, en Christ, nous a déjà nommés siens.