L'Esprit Éditorial

Méditation

Je Suis le Pain de Vie

28 février 20258 min de lecture
Mug en grès moucheté, mi-crème mi-bleu profond, posé sur un journal de lin devant une fenêtre ensoleillée, vapeur s’élevant doucement
Mug en grès moucheté, mi-crème mi-bleu profond, posé sur un journal de lin devant une fenêtre ensoleillée, vapeur s’élevant doucement

« Jésus leur dit : Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif. »

Jean 6:35

Le lendemain de la multiplication des pains, la foule cherche Jésus et le retrouve de l'autre côté du lac. Elle a mangé à sa faim la veille et elle en redemande. Jésus met leur motif à nu avec une lucidité qui désarme : Jésus leur répondit: En vérité, en vérité, je vous le dis, vous me cherchez, non parce que vous avez vu des miracles, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés.(Jean 6:26) Puis il les déplace ailleurs : Travaillez, non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui subsiste pour la vie éternelle, et que le Fils de l'homme vous donnera; car c'est lui que le Père, que Dieu a marqué de son sceau.(Jean 6:27) La scène nous ressemble. Nous cherchons Dieu, bien souvent, pour ce qu'il donne plus que pour ce qu'il est. Nous voulons ses pains, sa protection, ses réponses. Et lui, patiemment, essaie d'élever notre faim vers un pain que la foule n'avait pas encore appris à désirer.

La foule réclame un signe et cite les Écritures : nos pères ont mangé la manne au désert. Jésus reprend l'image et la retourne. La manne d'autrefois tombait chaque matin, et pourtant ceux qui en mangèrent moururent ; elle nourrissait un jour et jamais l'éternité. Vient alors la déclaration de notre verset, l'une des sept grandes paroles en « Je suis » de l'évangile de Jean. En grec, egô eimi, « Je suis », ce sont les mots par lesquels Dieu s'était nommé à Moïse devant le buisson. Rien d'une métaphore posée là pour décorer : Jésus s'attribue le Nom et se dit lui-même la nourriture. Jésus leur dit : Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif.(Jean 6:35) Le pain, en grec artos, désigne l'aliment le plus ordinaire, celui de chaque table et de chaque pauvre. Dieu se donne à voir dans le plus commun des aliments, le pain quotidien dont personne ne peut se passer.

Il existe une faim que le pain ne comble pas. Nous le savons dans nos heures lucides, quand tout est pourvu et que le vide demeure. On peut avoir le ventre plein et l'âme creuse. Ce qui nous manque n'est pas d'abord du pain : c'est de croire que davantage de pains apaisera une faim qui n'est pas de cet ordre, alors qu'elle revient toujours le lendemain, comme la manne qui pourrissait dès qu'on la gardait. Augustin l'a dit d'une phrase que les siècles n'ont pas usée : notre cœur est sans repos jusqu'à ce qu'il repose en Dieu. Jésus ne méprise pas notre faim de pain. Il nous avertit seulement de ne pas confondre le don avec le Donateur, ni le miracle avec celui qui l'accomplit.

Voyez comme la promesse se reçoit simplement. Jésus leur dit : Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif.(Jean 6:35) Venir et croire, deux verbes et aucun exploit. Jésus ne réclame pas celui qui mérite ou celui qui a purgé sa dette. Il attend celui qui vient. Manger le pain de vie, c'est croire ; se nourrir du Christ, c'est lui faire confiance. Ce pain-là ne se gagne pas à la sueur de sa piété, on le reçoit comme un affamé reçoit le morceau qu'on lui tend. Voilà pourquoi cette parole est une bonne nouvelle et pas une exigence supplémentaire. Notre salut ne tient pas à ce que nous déposons sur la table de Dieu, il tient à ce que Dieu, en Christ, a rompu et donné pour nous. Ici, la faim est la seule qualification requise.

Ce discours a fait scandale. Quand Jésus ajoute que le pain qu'il donnera, c'est sa chair pour la vie du monde, plusieurs murmurent et beaucoup s'en vont. La parole était trop charnelle, trop coûteuse ; elle annonçait la croix. Car ce pain ne descend pas seulement du ciel, il est rompu, et il ne se donne qu'en se laissant briser. Restons attentifs cependant : Jésus ne parle pas d'un pouvoir magique enfermé dans une matière, comme si mâcher un aliment sacré suffisait à nous sauver. Il parle de foi. C'est l'esprit qui vivifie; la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie.(Jean 6:63) Se nourrir de lui n'a rien d'un rite qui opérerait tout seul ; c'est recevoir par la confiance ce que sa mort a accompli une fois pour toutes. Le pain est gratuit pour nous parce qu'il a été très cher pour lui.

Beaucoup se retirèrent, note Jean, et ne marchèrent plus avec lui. Jésus se tourne alors vers les douze et pose la question la plus nue de l'évangile : Jésus donc dit aux douze: Et vous, ne voulez-vous pas aussi vous en aller?(Jean 6:67) La réponse de Pierre n'a rien d'un cri d'enthousiasme ; c'est une lucidité de mendiant. Seigneur, à qui irions-nous? Tu as les paroles de la vie éternelle.(Jean 6:68) Voilà la foi dépouillée de ses illusions. Si elle demeure, ce n'est pas que tout soit devenu facile ou clair, mais parce qu'elle a compris qu'aucune autre table ne peut la rassasier. Quand les foules du miracle se dispersent et qu'il ne reste plus que la Personne, ceux qui restent s'aperçoivent qu'ils n'avaient jamais eu faim de pains. C'est de lui qu'ils avaient faim.

Cette semaine, avant de courir vers la nourriture qui périt, posons-nous une question honnête : qu'est-ce que je cherche vraiment quand je cherche Dieu ? Ses pains, ou sa personne ? Il n'y a aucune honte à venir affamé ; c'est même la seule manière de venir. Prenons l'habitude, un matin, de commencer non par nos requêtes mais par une phrase toute simple, murmurée sans hâte : « Seigneur, tu es le pain, et j'ai faim de toi. » Peut-être qu'un chapitre de l'évangile lu lentement sera notre pain du jour, mâché comme on savoure un aliment plutôt qu'avalé comme une corvée. La grâce nous précède à table. Le pain est déjà rompu, déjà donné. Il reste seulement à venir les mains vides et à recevoir celui qui se donne pour toujours.