
Théologie
Agapè : l'Amour de Don qui Vient de Dieu
24 février 2025
« Et cet amour consiste, non point en ce que nous avons aimé Dieu, mais en ce qu'il nous a aimés et a envoyé son Fils comme victime expiatoire pour nos péchés. »
Le français n'a qu'un verbe pour aimer, et il doit tout porter à la fois, du désir à l'amitié, de la tendresse au dévouement. Le grec, lui, disposait de plusieurs mots. Erôs nommait l'amour qui désire et cherche à posséder; philia, l'affection des amis; storgê, la tendresse des familles. Pour dire l'amour de Dieu, pourtant, les auteurs du Nouveau Testament ont massivement retenu un terme plus rare, presque terne dans la langue de tous les jours: agapè. Le choix a du poids. Agapè ne nomme pas d'abord une attirance qui monte et qu'on subit, mais un amour qui décide et qui se donne. Il ne dépend pas de ce que vaut son objet; il se penche vers lui, il s'y engage, il s'y dépense. En prenant ce mot effacé pour dire le cœur de Dieu, l'Écriture nous prévient: l'amour dont nous vivons ne ressemble guère à celui que nous imaginons d'instinct.
Cette différence n'est pas mince. L'amour selon erôs aime à cause de ce qu'il reçoit: ce qui est beau et digne d'être aimé l'attire, et sa flamme baisse dès que l'objet cesse de plaire. L'agapè prend le chemin contraire. Elle n'aime pas parce qu'elle a repéré une valeur; elle aime, et c'est en aimant qu'elle donne de la valeur à celui qu'elle atteint. L'un monte vers ce qui le comble, l'autre descend vers ce qui manque de tout. On comprend alors que Dieu puisse aimer le pécheur sans pour autant approuver son péché: son amour ne paie pas notre charme, il fait naître en nous ce qui n'y était pas. D'ordinaire, nous nous efforçons d'être aimables afin d'être aimés. L'agapè retourne l'ordre: elle aime la première, et rend aimable ensuite.
Jean en donne la définition la plus dépouillée: Et cet amour consiste, non point en ce que nous avons aimé Dieu, mais en ce qu'il nous a aimés et a envoyé son Fils comme victime expiatoire pour nos péchés.(1 Jean 4:10)
. Arrêtons-nous sur ce retournement. Nous imaginons volontiers que tout part de notre élan vers Dieu, de notre quête, de notre religion. Jean coupe court: l'amour ne tient pas à ce que nous avons aimé Dieu. Le premier pas n'est jamais le nôtre. C'est Dieu qui aime d'abord, et son amour n'en est pas resté à l'émotion: il a envoyé son Fils. Ici l'agapè ne se mesure pas à la chaleur d'un sentiment, mais au prix d'un don, la vie même du Fils, livrée pour des pécheurs qui ne réclamaient rien.
Saisir que cet amour nous précède change tout au-dedans. Tant que je m'imagine devoir séduire Dieu, ma foi tourne à la performance anxieuse: je surveille mes progrès, je redoute de ne pas mériter d'être aimé. Mais si son amour est venu vers moi avant mon premier pas, je peux enfin cesser de le mendier pour commencer à en vivre. L'agapè de Dieu n'est pas une récompense accrochée au bout de mes efforts; elle est le sol sous mes pieds. Rien là qui rende paresseux: un amour reçu gratuitement fait naître la reconnaissance, et la reconnaissance creuse plus profond que la peur. Je ne cherche plus à gagner un regard déjà posé sur moi. J'y réponds, librement, comme à une faveur qui m'a devancé de toute éternité.
Insistons, car notre temps confond volontiers l'amour avec l'intensité de ce qu'il éprouve. L'agapè biblique, elle, se prouve autant qu'elle se ressent. Le même Nouveau Testament l'affirme: Mais Dieu prouve son amour envers nous, en ce que, lorsque nous étions encore des pécheurs, Christ est mort pour nous.(Romains 5:8)
. La croix n'est pas un joli symbole des sentiments de Dieu; elle est le lieu où l'amour a payé, une fois pour toutes, la dette qu'aucun de nous ne pouvait acquitter. Et le tombeau vide annonce que cet amour est vivant, qu'il n'a pas sombré dans la mort: celui qui a aimé jusqu'au bout est ressuscité, et il aime encore. Voilà pourquoi la foi chrétienne ne se pose pas sur nos ferveurs changeantes, mais sur un amour prouvé dans l'histoire, à une croix dressée hors des murs de Jérusalem.
Un tel amour ne peut pas rester enfermé chez celui qui le reçoit. Pour nous, nous l'aimons, parce qu'il nous a aimés le premier.(1 Jean 4:19)
, poursuit Jean: notre amour n'est jamais la source, toujours l'écho. C'est bien pour cela que l'Écriture ose commander l'agapè, ce fameux « aimez-vous les uns les autres » qu'aucun simple sentiment ne saurait produire, puisque le sentiment ne se commande pas. On peut, en revanche, choisir de donner, de servir, de pardonner alors même que l'émotion manque à l'appel. Dans la famille chrétienne, cet amour prend des traits très concrets: supporter le frère difficile, partager avec celui qui est dans le besoin, mettre ses dons au service de tous plutôt qu'à sa propre gloire. L'agapè reçue de Dieu devient alors une agapè qui circule, et c'est à ce ruissellement, disait Jésus, qu'on reconnaît les siens.
Cette semaine, ne pars donc pas de tes sentiments, qui vont et viennent, mais de l'amour prouvé qui te précède. Le matin, redis-toi seulement: « Il m'a aimé le premier », non pour un mérite quelconque, mais parce que tel est son cœur. Laisse ensuite cet amour te dicter un geste que l'émotion, livrée à elle-même, n'aurait pas trouvé: un mot de paix à quelqu'un que tu n'as pas envie d'aimer, un service rendu sans qu'on le sache, une part donnée sans faire le calcul. Tu verras que l'agapè grandit quand on la dépense, et non quand on l'attend. Et si ton cœur demeure froid, ne t'en désespère pas: l'amour chrétien n'est pas d'abord ce que tu éprouves pour Dieu, c'est ce qu'il a prouvé pour toi en Christ. Repose-toi là, puis aime à ton tour.
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