L'Esprit Éditorial
Art de Vivre7 min de lecture

Vivre au Rythme des Saisons

19 février 2025

Paysage minimaliste à l'aube, brume douce sur des collines baignées d'une lumière dorée

Paysage minimaliste à l'aube, brume douce sur des collines baignées d'une lumière dorée

« Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux : »

Ecclésiaste 3:1

Nous rêvons de vies constantes, éclairées d'un bout à l'autre par la même lumière, comme si mûrir voulait dire supprimer les variations. Rien pourtant ne fonctionne ainsi dans la création. La terre penche, tourne, s'éloigne du soleil puis s'en rapproche, et de ce mouvement naissent les saisons. Un arbre qui refuserait l'automne et garderait ses feuilles par entêtement finirait épuisé. Tout ce qui vit connaît des alternances, des temps qui se succèdent sans se ressembler. Nous, au contraire, prenons notre inconstance pour une faiblesse. Nous voudrions rester productifs en toute saison, joyeux sans interruption, solides quoi qu'il arrive. Cette prétention nous ment et finit par nous user. La sagesse commence le jour où nous acceptons d'être des créatures inscrites dans le temps, faites pour traverser des saisons, et non des machines réglées une fois pour toutes sur un seul régime.

L'Ecclésiaste ouvre son poème le plus connu par cette affirmation : Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux :(Ecclésiaste 3:1) Le mot hébreu employé ici, ‘et, désigne le moment fixé, la saison que Dieu assigne à chaque chose. Ce mot ne vise pas le temps qui fuit et nous échappe ; il vise le temps qui convient, découpé par une main sage. Ce que le poète énumère ensuite heurte notre goût du contrôle : un temps pour naître et un temps pour mourir, un temps pour pleurer et un temps pour rire. Il n'établit aucune hiérarchie ; nulle part il ne dit que le rire vaudrait mieux que les larmes. Il affirme que chaque chose a son heure légitime sous le ciel, et que prétendre vivre une seule saison toute l'année revient à se révolter contre l'ordre même que Dieu a posé.

Nos âmes aussi traversent des hivers, et nous les prenons pour des anomalies à corriger au plus vite. Le deuil, la fatigue, la sécheresse dans la prière, les longs mois où la joie se retire : nous vivons cela avec un sentiment de faute, cherchant fébrilement à retrouver le printemps. L'hiver n'est pourtant pas une punition. C'est une saison, et elle accomplit un travail bien à elle, le plus souvent invisible. Sous la neige, les racines se fortifient, le superflu tombe, et l'on apprend à tenir par fidélité quand le sentiment, lui, a déserté. Le croyant qui passe par son hiver n'est pas moins aimé de Dieu que celui qui chante au printemps. Job a connu le sien sans qu'on lui serve de réponses faciles, et Dieu ne l'a pas méprisé pour ses plaintes. Honorer l'hiver, c'est renoncer à mentir sur ce que l'on vit.

Il faut aussi savoir accueillir les étés sans mauvaise conscience. Certains chrétiens sincères se méfient du bonheur comme d'un piège, comme si la fidélité réclamait une austérité de tous les instants. L'Écriture parle pourtant d'un temps pour rire et pour danser. La joie qu'on reçoit avec reconnaissance ne trahit rien ; elle nous vient du Père, de qui descend tout don excellent. Quand s'ouvre une saison de paix, de santé, d'affection, quand le fruit devient visible, la réponse juste n'est pas de se méfier, c'est de rendre grâce. Refuser la joie que Dieu accorde, c'est encore une façon de résister à ses saisons. Le sage n'exige pas de l'été qu'il dure toujours, et il ne le boude pas non plus. Il le reçoit, il en bénit Dieu, et le laissera partir quand son heure viendra.

Vivre au rythme des saisons change notre façon d'organiser l'année et la semaine. Nos aînés dans la foi savaient alterner le travail et le repos, le labeur et la fête, les temps de semailles et les temps de jachère. Le sabbat, déjà, est une école du rythme : si Dieu commande de s'arrêter, ce n'est pas que l'ouvrage soit achevé, c'est que l'homme n'a pas été créé bête de somme. Cette respiration, nous l'avons désapprise. Nos journées s'écoulent d'un seul tenant, sans couture, sous des écrans allumés de jour comme de nuit qui effacent toute saison. Reprendre le rythme, c'est réintroduire des seuils : un jour qui ne ressemble pas aux autres, des plages de silence, des retraits et, ailleurs, des fêtes. On n'y verra pas de la nostalgie, mais une sagesse concrète, apprise à l'école patiente de la création.

Au bout du compte, les saisons nous prêchent l'Évangile. Elles rappellent que le monde ne tient pas entre nos mains, que nous ne commandons ni au soleil ni au gel, et que cette dépossession est une bonne nouvelle. Car celui qui règle les saisons n'est pas un hasard aveugle : c'est un Père. En Christ, l'hiver le plus noir, celui du tombeau, a débouché sur un printemps que la mort ne reprendra jamais. Sa résurrection nous assure que nos saisons ne tournent pas en rond pour rien ; elles avancent vers une moisson. Cette semaine, cherchez donc à reconnaître la saison que vous traversez, et cessez de lui en vouloir de ne pas en être une autre. Si c'est l'hiver, tenez sans rien farder ; si c'est l'été, rendez grâce sans vous sentir coupable. Dans un cas comme dans l'autre, remettez votre temps entre les mains de celui qui l'a fait.