L'Esprit Éditorial
Art de Vivre7 min de lecture

Marcher dans la Nature, ce Livre Second

13 mars 2025

Mug en grès moucheté, mi-crème mi-bleu profond, posé sur un journal de lin devant une fenêtre ensoleillée, vapeur s’élevant doucement

Mug en grès moucheté, mi-crème mi-bleu profond, posé sur un journal de lin devant une fenêtre ensoleillée, vapeur s’élevant doucement

« Les cieux racontent la gloire de Dieu, Et l'étendue manifeste l'œuvre de ses mains. »

Psaume 19:2

Marcher dehors est devenu presque contre-culturel. Nous vivons enfermés, courbés sur des écrans qui réclament sans cesse notre regard, et la nature s'est réduite, pour beaucoup, à un décor entrevu par la vitre d'une voiture. Les croyants d'autrefois, eux, parlaient de la création comme d'un « second livre » de Dieu, à côté de l'Écriture. La montagne ne remplace pas la Bible ; c'est seulement que le même Auteur a signé l'une et l'autre. Le premier livre nous dit qui est Dieu et comment il sauve ; le second, muet, nous rappelle qu'il est là, immense et attentif. Sortir marcher, lentement, sans but utilitaire, c'est ouvrir ce second livre. C'est laisser les collines, le vent et la lumière poser sur notre âme fatiguée une parole que les mots, parfois, ne parviennent plus à nous faire entendre.

Le psalmiste emploie une image saisissante : les cieux racontent. Le verbe hébreu saphar veut dire compter, énumérer, puis raconter, faire le récit. Comme si le lever du soleil et la course des étoiles tenaient un registre, jour après jour, de la gloire de leur Auteur. La création ne prononce aucun mot, et pourtant elle parle sans relâche. Adorer la nature reviendrait à confondre le tableau et le peintre ; il s'agit plutôt de la laisser nous renvoyer, comme une flèche, vers Celui qui l'a faite. Quand nous marchons sous un ciel d'aube, nous entrons dans ce récit silencieux. La brume sur les collines, la rosée, l'oiseau qui s'éveille : tout cela demande à être lu, non comme une superstition, mais comme un témoignage patient rendu à la fidélité du Créateur.

La marche impose au corps un rythme que notre époque déteste, celui de la lenteur. On ne peut pas accélérer un pas sans le rompre. Marcher, c'est accepter d'arriver plus tard, de perdre du temps aux yeux du monde pour en regagner devant Dieu. Le corps qui avance apaise l'esprit qui s'emballe ; le souffle se règle, les pensées se posent. Bien des rencontres décisives, dans l'Écriture, ont eu lieu en chemin : Abraham partant vers un pays inconnu, Élie traversant le désert, les disciples d'Emmaüs marchant le cœur brûlant aux côtés d'un inconnu qui était le Ressuscité. Il y a dans la marche une disponibilité que la position assise, saturée d'écrans, nous a fait perdre. Souvent, Dieu rejoint les siens sur la route, quand ils ont cessé de s'agiter.

Il faut se garder d'un piège courant : faire de la nature une religion de rechange. On parle de « se ressourcer », de « communier avec la Terre », comme si le grand air pouvait à lui seul guérir l'âme. La marche apaise, c'est vrai, mais elle ne sauve pas. Un beau paysage peut soulever le cœur puis le laisser aussi vide qu'avant, s'il ne mène pas plus loin que lui-même. La création est une flèche, elle n'est pas la cible. Elle nous montre qu'il y a un Dieu glorieux et bon ; c'est l'Écriture, elle seule, qui nous dit comment ce Dieu se laisse trouver, en son Fils mort et ressuscité pour nous. La montagne pose la question ; l'Évangile donne la réponse. Confondre les deux, c'est rester sur le seuil sans jamais entrer.

Marcher dehors nous rend aussi notre juste taille. Devant l'immensité d'une vallée embrumée, nos soucis ne s'évaporent pas, mais ils se replacent. Nous nous découvrons tout petits sous un ciel très vaste, et c'est une grâce. Cette petitesse n'a rien d'humiliant ; elle est filiale. Le Dieu qui déploie l'étendue au-dessus de nos têtes compte aussi les cheveux de cette tête et connaît nos larmes. La grandeur de la création ne nous écrase pas, elle nous rassure : Celui qui tient les étoiles tient nos vies. Jésus envoyait ses disciples regarder les oiseaux du ciel et les lis des champs pour désarmer leur inquiétude. Une marche attentive fait parfois le même travail, sans bruit : elle nous délie de l'idée que tout repose sur nos épaules crispées.

Il ne faut pas non plus idéaliser. La nature est belle et blessée à la fois ; elle porte, dit Paul, les gémissements d'un monde qui attend sa délivrance. La marche croise aussi la ronce, la boue, l'orage, la fatigue. Elle ne nous offre pas un paradis, seulement un pressentiment. Le second livre s'écrit sur des pages parfois déchirées, et cela aussi nous parle : la beauté qui nous émeut est réelle, et pourtant inachevée. Elle appelle un renouvellement que nos efforts ne produiront pas. Voilà pourquoi le chrétien marche sans nostalgie naïve ni désespoir. Il sait que le Créateur a promis des cieux nouveaux et une terre nouvelle, et que la splendeur entrevue au détour d'un sentier n'est qu'une esquisse de ce qui vient, lorsque toutes choses seront restaurées en Christ.

Cette semaine, offrons-nous une marche gratuite. Une demi-heure, peut-être, sans casque, sans podcast, sans compter les pas : ouvrir les yeux et se taire. On pourra emporter un verset, un seul, et le laisser tourner dans le cœur au rythme des pas, celui du Psaume 19 par exemple. On marche pour rendre grâce, pas pour cocher une case de bien-être de plus. Chaque colline traversée, chaque lumière reçue est un don que nous n'avons pas fabriqué. Et si, au retour, notre âme est un peu plus apaisée, ce n'est pas la nature qui l'aura sauvée, mais le Dieu vivant qu'elle nous aura, l'espace d'un matin, rappelé. Le second livre aura fait son office : nous ramener au premier, et au Christ qui en est le cœur.