L'Esprit Éditorial
Bougeoir en laiton et bougie blanche sur un plateau de pierre minimaliste, dans une lumière naturelle chaleureuse

Croissance7 min de lecture

La Bonté qui a des Mains

17 mars 2025

Bougeoir en laiton et bougie blanche sur un plateau de pierre minimaliste, dans une lumière naturelle chaleureuse

« Soyez bons les uns envers les autres, compatissants, vous pardonnant réciproquement, comme Dieu vous a pardonné en Christ. »

Éphésiens 4:32

On peut être pour la bonté en général et rester désagréable en particulier. C’est même une de nos spécialités : aimer l’humanité de loin et supporter mal son voisin de palier. La bienveillance abstraite ne coûte rien, elle se contente d’une pensée, d’une bonne intention qui ne descend jamais dans les mains. L’Évangile, lui, ignore cette bonté vaporeuse. La bonté de la Bible a toujours un corps : un pain qu’on rompt, un manteau qu’on prête, du temps qu’on donne, une parole qui relève au lieu d’écraser. Elle n’est pas un sentiment tiède qui plane au-dessus des relations ; elle est un acte précis, adressé à quelqu’un, souvent à celui qui ne le mérite pas et ne pourra rien rendre. C’est là qu’elle quitte le domaine des idées pour devenir une vertu.

Paul la range parmi les gestes les plus ordinaires de la vie commune. Soyez bons les uns envers les autres, compatissants, vous pardonnant réciproquement, comme Dieu vous a pardonné en Christ.(Éphésiens 4:32) Remarquez qu’il n’écrit pas « ayez de bons sentiments » mais « soyez bons les uns envers les autres » : la bonté a une direction, elle vise un vis-à-vis. Et surtout, voyez l’étalon qu’il pose à la fin, « comme Dieu vous a pardonné ». Notre bonté ne prend pas sa source en nous, dans notre bon caractère ou notre bonne journée, mais dans une bonté d’abord reçue. On ne nous demande pas d’inventer la bienveillance, seulement de laisser passer celle qui nous a rejoints.

Le grec a ici une richesse qu’aucune de nos traductions ne rend tout à fait. Le mot traduit par « bons », chrêstos, dit ce qui est doux au goût, serviable, bienfaisant : un vin vieux qu’on trouve meilleur, un joug qui n’écorche pas l’épaule. C’est le mot que Christ prend pour lui-même, Car mon joug est doux, et mon fardeau léger.(Matthieu 11:30). Or les premiers chrétiens avaient noté combien chrêstos, « le bon », sonnait comme Christos : dans la bouche des moqueurs, les deux noms se confondaient presque. Heureuse confusion. Être bon, au sens biblique, c’est ressembler à Christ au point qu’on hésite sur le nom. La bonté n’est pas une politesse de surface, elle est un air de famille.

Cette bonté-là, l’Écriture ose lui prêter un pouvoir que la sévérité n’a pas. Ou méprises-tu les richesses de sa bonté, de sa patience et de sa longanimité, ne reconnaissant pas que la bonté de Dieu te pousse à la repentance?(Romains 2:4), demande Paul. Voilà un renversement que nos réflexes ignorent : nous imaginons que c’est la dureté qui corrige, la menace qui redresse. Pourtant, ce qui a fini par désarmer nos résistances les plus tenaces, ce n’est pas la colère de Dieu, c’est sa douceur obstinée. La bonté ne ferme pas les yeux sur le mal ; elle le prend au sérieux au point de le porter. Mais elle se refuse à mépriser le coupable, et c’est elle, non le mépris, qui ouvre en nous le chemin du changement.

Il faut donc désencombrer la bonté de son malentendu le plus courant : non, elle n’est pas de la faiblesse. Être bon ne veut pas dire tout laisser passer, tout excuser, ne jamais savoir dire non. La bonté de Dieu est ferme ; elle nomme le péché sans lâcher la main tendue. De même, une bonté chrétienne peut refuser un service qui ferait du tort, dire une vérité qui dérange, poser une limite, du moment qu’elle le fait pour le bien de l’autre et non pour son propre confort. La question n’est jamais « qu’est-ce qui m’arrange ? » mais « qu’est-ce qui fait grandir celui que j’ai en face ? ». Être concrètement bienveillant, c’est vouloir le bien de quelqu’un pour de vrai et faire un pas pour l’obtenir, même quand cela nous coûte.

Alors donnez-lui un corps cette semaine. Choisissez une personne, de préférence une qui vous coûte, et faites pour elle un geste de bonté que rien ne vous oblige à faire : un message qui encourage sans rien attendre en retour, un coup de main discret, un pardon que vous gardiez sous le coude. Ne visez pas le grand geste ; la bonté vit dans les petites choses fidèles, jusqu’au verre d’eau tendu. Et méfiez-vous de la bonté qui se met en scène : dès qu’elle réclame un public, elle se gâte. La bienveillance la plus proche de celle de Dieu est celle dont l’autre profite sans jamais savoir ce qu’elle vous a coûté.

Car au bout de toute bonté chrétienne, il y a un visage. Mais, lorsque la bonté de Dieu notre Sauveur et son amour pour les hommes ont été manifestés, il nous a sauvés, non à cause des œuvres de justice que nous aurions faites, mais selon sa miséricorde, par le baptême de la régénération et le renouvellement du Saint-Esprit,(Tite 3:4-5). La bonté suprême n’a pas tenu dans une déclaration, elle est venue jusqu’à nous : Dieu s’est fait proche, s’est fait chair, s’est fait pain. Nous n’aimons pas les autres pour devenir bons ; nous les aimons parce qu’une Bonté est descendue vers nous quand nous n’avions rien à offrir. Toute bienveillance que nous donnons n’est qu’un écho de celle-là. Et c’est déjà beaucoup, car un écho porte la voix jusqu’à ceux qui n’ont pas entendu le cri d’origine.