
Croissance — 7 min de lecture
Pardonner Soixante-dix fois Sept fois
22 mars 2025
Livre ouvert sur une table en bois clair, baigné d'une douce lumière matinale, avec une tasse de café fumante
« Jésus lui dit: Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à septante fois sept fois. »
Alors Pierre s'approcha de lui, et dit: Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu'il péchera contre moi? Sera-ce jusqu'à sept fois?(Matthieu 18:21)
La question de Pierre est déjà généreuse : la tradition de son temps invitait volontiers à s'arrêter à trois. En montant à sept, Pierre se croit large, magnanime, presque héroïque. Nous le comprenons, car nous fonctionnons comme lui : nous tenons des comptes. Chacun garde, quelque part, un registre discret des offenses, qui a dit quoi, qui a manqué, combien de fois déjà. Et nous pardonnons volontiers, pourvu que le total reste raisonnable et que l'autre finisse par comprendre. Dans notre imaginaire, le pardon a un plafond : passé un certain seuil il vire à la faiblesse, et nous nous croyons en droit de clore le compte. La question de Pierre est celle de tout cœur blessé : jusqu'où dois-je aller ?
La réponse de Jésus fait sauter le compteur : Jésus lui dit: Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à septante fois sept fois.(Matthieu 18:22)
Personne n'est censé calculer quatre cent quatre-vingt-dix. Le chiffre donne le vertige à dessein. Il ne relève pas le plafond, il abolit l'idée même de plafond. Jésus ne déplace pas la limite ; il supprime le registre. Pierre réclamait une règle, à partir de combien ai-je le droit de m'arrêter ; Jésus répond dans un tout autre esprit : celui qui compte encore n'a pas commencé à pardonner. Un pardon qui tient ses comptes n'est qu'une vengeance différée, une patience qui guette son heure. Pardonner, c'est renoncer au décompte lui-même.
Le mot grec rendu ici par « pardonner », aphiēmi, éclaire tout. Il veut dire, à la lettre, laisser aller, relâcher, lâcher prise ; on l'emploie pour un prisonnier qu'on libère ou pour une dette qu'on annule. Pardonner n'est donc pas d'abord un sentiment tiède qu'il faudrait attendre, c'est un acte : ouvrir la main qui serrait la créance. Tant que je retiens l'offense, c'est moi qui reste enchaîné à elle et à celui qui me l'a faite. Relâcher la dette me délivre autant qu'elle délivre l'autre. Voilà pourquoi l'amertume ronge d'abord celui qui la cultive : elle est une dette qu'on refuse de lâcher, et qui nous garde prisonniers du pire jour de notre histoire.
Ce n'est pas un hasard si Jésus enchaîne aussitôt avec la parabole du serviteur impitoyable, en Matthieu 18:23-35. Un homme se voit remettre une dette colossale, dix mille talents, une fortune impossible à rembourser, puis il sort et saisit à la gorge un compagnon qui lui doit trois sous. Le contraste est écrasant, et voulu. Notre capacité à pardonner ne jaillit pas de notre force morale ; elle vient de ce que nous avons pris la mesure de ce qui nous a été remis. Qui a vraiment mesuré l'immensité de sa propre dette envers Dieu ne peut plus tenir serré le petit compte de son voisin. Le pardon n'est pas une énergie que nous produisons du dedans ; il déborde de celui que nous avons reçu. On pardonne à hauteur de ce qu'on se sait pardonné.
Quelques faux devoirs alourdissent les consciences, et il faut les écarter. Pardonner n'est pas oublier : Dieu ne réclame pas l'amnésie, seulement de ne plus faire payer. Ce n'est pas davantage excuser ; dire clairement qu'un mal est un mal fait justement partie du pardon, qui sans cela n'aurait pas d'objet. Pardonner n'efface pas non plus toute conséquence, et n'oblige pas à se jeter dans une confiance que l'autre n'a pas restaurée : on peut relâcher la dette sans rétablir aussitôt la proximité, surtout quand la blessure fut grave. Le pardon libère la dette ; la réconciliation, elle, demande deux mains tendues et parfois du temps. Confondre les deux fait taire des victimes au nom de la grâce. La grâce, elle, dit la vérité et rend libre.
Concrètement, le septante fois sept fois se vit rarement envers sept personnes différentes ; le plus souvent, c'est la même blessure qu'il faut pardonner soixante-dix fois. Le souvenir revient, la colère remonte, et il faut de nouveau ouvrir la main. Ne vous en étonnez pas, et n'allez pas croire que votre premier pardon était faux : pardonner est un chemin, pas un instant. Cette semaine, nommez devant Dieu la dette précise que vous tenez encore serrée. Dites, même sans le ressentir : je choisis de la relâcher, aide-moi à le vouloir. Et quand elle vous reviendra en mémoire, au lieu de rejouer la scène, remettez-la entre les mains du seul Juge qui ne se trompe jamais.
Nous n'aurions aucun droit de réclamer un tel pardon aux autres si nous n'avions d'abord entendu, du haut de la croix, ces mots qui dépassent tout entendement : Jésus dit: Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font.(Luc 23:34)
Là, l'offensé est innocent, l'offense est un meurtre, et la main s'ouvre quand même. Christ n'a pas fait qu'enseigner le pardon, il l'a payé, prenant sur lui la dette qu'aucun de nous ne pouvait acquitter. Voilà le fondement qui ne bouge pas : nous pardonnons non pour mériter d'être aimés, mais parce que nous le sommes déjà, sans réserve et sans prix. Chaque pardon que nous relâchons fait écho à celui qui nous a été fait. Et cet écho, aux yeux du monde, ressemble étrangement à l'Évangile.
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