L'Esprit Éditorial
Vallée de montagne embrumée à l’aube, baignée d’une lumière douce aux tons dorés et crème

Croissance7 min de lecture

Traverser le Désert sans le Fuir

13 février 2024

Vallée de montagne embrumée à l’aube, baignée d’une lumière douce aux tons dorés et crème

« Souviens-toi de tout le chemin que l'Éternel, ton Dieu, t'a fait faire pendant ces quarante années dans le désert, afin de t'humilier et de t'éprouver, pour savoir quelles étaient les dispositions de ton cœur et si tu garderais ou non ses commandements. »

Deutéronome 8:2

Un jour, sans prévenir, la prière devient sèche. Les textes qui nourrissaient ne disent plus rien, les cantiques sonnent creux, et l’on se surprend à faire semblant. Beaucoup vivent cette aridité comme une faute honteuse : si je ne ressens plus rien, c’est que j’ai dû mal faire quelque chose. Alors on redouble d’activités, on multiplie les podcasts et les conférences, on cherche la sortie de secours. Mais si le désert n’était pas une erreur de parcours ?

Notre culture spirituelle a hérité, sans toujours le savoir, d’un présupposé consumériste : une foi qui fonctionne devrait produire des émotions régulières, comme un abonnement livre son contenu. Dès que le flux se tarit, nous soupçonnons une panne. Cette logique nous pousse à fuir la sécheresse au lieu de l’interroger. Or fuir le désert, c’est souvent fuir précisément ce que Dieu voulait y accomplir en nous.

L’Écriture raconte une autre histoire. Israël n’arrive pas en terre promise par la route côtière, rapide et directe : il passe quarante ans dans le désert. L’hébreu dit midbar, la terre que nul ne cultive, où l’on ne vit que de ce que Dieu donne. Et le Deutéronome ose cette relecture stupéfiante : c’est l’Éternel lui-même qui t’a fait faire ce chemin, Souviens-toi de tout le chemin que l'Éternel, ton Dieu, t'a fait faire pendant ces quarante années dans le désert, afin de t'humilier et de t'éprouver, pour savoir quelles étaient les dispositions de ton cœur et si tu garderais ou non ses commandements.(Deutéronome 8:2) Le désert n’est pas l’endroit où Dieu nous a perdus de vue. Il est l’endroit où notre cœur devient visible.

Car l’abondance masque. Tant que les consolations coulent, comment savoir si nous aimons Dieu ou seulement ses bienfaits ? La sécheresse opère un tri que la ferveur ne permet pas : elle sépare la foi de l’émotion qui l’enveloppait, comme le vent sépare le grain de la balle. Ce qui reste quand on ne ressent plus rien et qu’on choisit pourtant de rester porte un nom ancien : la fidélité.

Le retournement est là : le désert ne supprime pas la nourriture, il la change. Israël y reçoit la manne, pain modeste, quotidien, impossible à stocker. C’est justement la leçon que Jésus, affamé dans son propre désert, oppose au tentateur, l’Écriture en main : L'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.(Matthieu 4:4) Le Fils a traversé le désert avant nous. Dans nos saisons arides, Dieu ne sert plus des festins d’émotions ; il donne une subsistance discrète : un verset qui tient lieu de ration, une prière de trente secondes bâclée mais réelle, ou simplement la force de tenir debout un jour de plus. C’est peu. C’est exactement assez.

Concrètement, ne démissionnez pas de vos pratiques, réduisez-en seulement la voilure. Gardez un rendez-vous bref et fidèle : dix minutes, un psaume, une phrase de demande honnête, du genre « je ne ressens rien, mais je suis là ». Renoncez à évaluer vos prières à leur température émotionnelle. Et parlez de votre traversée à quelqu’un de sûr : le désert isole, et l’isolement est la seule chose qu’il faut vraiment lui refuser.

Rappelez-vous enfin que le désert biblique est toujours borné : il a une sortie, même invisible depuis le milieu. Quarante ans, quarante jours, mais jamais pour toujours. Vous ne pouvez pas décider de la durée de votre traversée ; vous pouvez décider de la manière, en fuyard épuisé ou en pèlerin qui apprend, pas après pas, de quoi son cœur est fait.

Un jour, vous relirez cette saison comme Israël relit la sienne : le chapitre où tout s’est décanté, et pas seulement un trou dans votre histoire. En attendant, marchez. La manne tombera demain matin, comme elle est tombée ce matin. Et Celui qui vous a conduit dans ce désert n’a jamais cessé d’en connaître le chemin de sortie.