Prière
Prier quand Dieu se Tait
Il y a des saisons où la prière ressemble à une lettre sans réponse. Les psalmistes ont connu ce silence — et ils ont continué d’écrire. Leur audace peut devenir la nôtre.
Prière — 8 min de lecture
26 février 2024

« Jusques à quand, Éternel! m’oublieras-tu sans cesse? Jusques à quand me cacheras-tu ta face? »
On ne prévient jamais personne que cela arrivera. Les livres de spiritualité parlent volontiers de la douceur de la présence de Dieu, rarement de son absence apparente. Et puis un jour, la prière qui coulait de source devient un mur. Les mots montent et retombent. Le ciel semble fermé. Beaucoup de croyants vivent alors une double peine : le silence lui-même, et la honte de le vivre, comme si ce désert prouvait une foi défaillante.
Et pourtant, ce silence a des lettres de noblesse. Le psaume 13 ose ce que nos prières polies n’osent plus : Jusques à quand, Éternel! m’oublieras-tu sans cesse? Jusques à quand me cacheras-tu ta face?(Psaumes 13:2)
Quatre fois, en deux versets, ce « jusques à quand » martelé, que l’hébreu dit ad-anah, le cri de celui qui ne voit pas le bout. Job a tenu des discours entiers dans ce vide. Jérémie a osé dire à Dieu : Tu m’as persuadé, Éternel, et je me suis laissé persuader.(Jérémie 20:7)
Et sur la croix, le Fils lui-même a crié la première ligne du psaume 22 dans un ciel muet : Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m’as-tu abandonné?(Psaumes 22:2)
Le silence de Dieu traverse toute l’Écriture, porté par les plus grands priants, pas par les moins fervents.
Cela renverse déjà notre honte : si les psalmistes ont prié le silence, c’est que le silence peut se prier. La plainte biblique n’est pas l’échec de la prière, elle en est un genre à part entière, près d’un tiers du psautier. Israël n’a pas retiré ces textes de son livre de louange ; il les a chantés en assemblée. Nos recueils de cantiques, eux, les évitent souvent, et nous laissent démunis quand vient l’hiver. Réapprendre à se plaindre devant Dieu, c’est réapprendre la moitié de la prière.
Regardez comment la plainte est construite : elle dit « tu ». Jusques à quand, Éternel! m’oublieras-tu sans cesse? Jusques à quand me cacheras-tu ta face?(Psaumes 13:2)
C’est une accusation, mais une accusation adressée. Le psalmiste ne parle pas de Dieu à des tiers ; il parle à Dieu de son absence. Voilà le paradoxe fécond : se plaindre à quelqu’un de son silence, c’est encore croire qu’il écoute. Ce qui romprait tout, ce ne serait pas la colère, mais l’indifférence, le fait de cesser d’adresser. Tant que le « tu » tient, la relation tient, même à vif.
Et que fait le silence de Dieu en nous, tant qu’il dure ? Un travail que la consolation ne pouvait pas faire. Il sépare la foi du sentiment : tant que prier procurait de la douceur, comment savoir si nous aimions Dieu ou la douceur ? Il purifie l’image que nous nous faisions de lui (souvent un distributeur de réponses, un régulateur d’émotions) pour laisser place au Dieu réel, plus grand que l’usage que nous en faisions. Le psaume 131 en donne l’image : J’ai l’âme calme et tranquille, comme un enfant sevré qui est auprès de sa mère.(Psaumes 131:2)
Le sevrage n’est pas un abandon : la douceur se retire, la présence demeure.
Concrètement, comment prier là où rien ne répond ? En abaissant la barre sans lâcher la corde, d’abord : réduire la durée, pas la fidélité. Dix minutes tenues valent mieux qu’une heure fantasmée. En empruntant des mots, ensuite : quand les nôtres sont morts, les psaumes prêtent les leurs, priez le 13, le 42, le 88, lentement, à la première personne. Et en priant avec le corps quand l’âme ne suit plus : s’agenouiller, ouvrir les mains, se tenir simplement là. La posture est une prière que le découragement ne sait pas empêcher.
Il faut aussi un discernement honnête : tout silence n’est pas mystique. Parfois l’aridité vient d’un épuisement qui réclame du sommeil, d’une dépression qui réclame un médecin, d’un péché entretenu qui réclame une conversion. L’Écriture elle-même ne confond pas ces registres : avant d’adresser une seule parole à Élie épuisé, Dieu l’a fait dormir et manger, comme le raconte 1 Rois 19. En parler à quelqu’un, un pasteur, un ancien, un frère ou une sœur affermi dans la foi, est souvent le premier pas hors du brouillard. Le désert se traverse mal sans guide.
Le psaume 13 s’achève par un mouvement que rien n’annonçait : Moi, j’ai confiance en ta bonté, j’ai de l’allégresse dans le cœur, à cause de ton salut; je chanterai à l’Éternel, parce qu’il m’a fait du bien.(Psaumes 13:6)
Rien n’a changé dans les circonstances ; tout a bougé dans la profondeur. Voilà la trajectoire promise à ceux qui tiennent : pas l’explication du silence, mais une présence plus nue et plus juste, de l’autre côté. Dieu ne s’était pas absenté. Il se tenait dans le silence même, comme il se tint un samedi saint, entre une croix et une aube.
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