L'Esprit Éditorial

Prière

Les Soupirs que Dieu Entend

Il y a des jours où l’on ne sait plus quoi dire à Dieu, ni même quoi demander. Paul affirme que c’est précisément là que la prière la plus profonde commence.

Prière6 min de lecture

27 mars 2024

Paysage minimaliste à l'aube, brume douce sur des collines baignées d'une lumière dorée
Paysage minimaliste à l'aube, brume douce sur des collines baignées d'une lumière dorée

« De même aussi l’Esprit nous aide dans notre faiblesse, car nous ne savons pas ce qu’il nous convient de demander dans nos prières. Mais l’Esprit lui-même intercède par des soupirs inexprimables. »

Romains 8:26

Devant certaines situations, le langage capitule. L’ami qui apprend son diagnostic, le couple qui se défait, l’enfant qui s’éloigne de tout : que demander, au juste ? La guérison, mais laquelle ? La force, mais pour quoi faire ? Nous voudrions prier et nous ne trouvons qu’un poids sur la poitrine, quelque chose qui cherche à sortir sans trouver de porte. Alors nous concluons que nous n’avons pas prié. C’est peut-être le contraire qui est vrai.

Paul écrit aux Romains une phrase d’une honnêteté rare : De même aussi l’Esprit nous aide dans notre faiblesse, car nous ne savons pas ce qu’il nous convient de demander dans nos prières. Mais l’Esprit lui-même intercède par des soupirs inexprimables.(Romains 8:26) Notez le « nous » : l’apôtre s’inclut dans cette ignorance. L’homme qui fut ravi au troisième ciel avoue ne pas savoir prier comme il faut. De quoi désarmer d’emblée notre culpabilité : l’incompétence en prière n’est pas une anomalie de débutants, c’est la condition commune, apôtres compris. La prière ne commence pas par notre savoir-faire, mais par notre pauvreté avouée.

Et c’est dans cette pauvreté que Paul loge la promesse : De même aussi l’Esprit nous aide dans notre faiblesse, car nous ne savons pas ce qu’il nous convient de demander dans nos prières. Mais l’Esprit lui-même intercède par des soupirs inexprimables.(Romains 8:26) Le mot grec qu’il emploie pour ces soupirs, stenagmos, désigne le gémissement, la plainte qui monte d’en dessous des mots. Arrêtons-nous sur l’image, elle est stupéfiante. Dieu ne se contente pas d’écouter nos prières ; il prie en nous. L’Esprit prend nos gémissements informes, ce poids sans mots, et les porte devant le Père comme une intercession parfaite. Ce que nous vivions comme un échec de la prière en était le mouvement le plus enfoui : trop profond pour nos mots, jamais trop profond pour Dieu.

Le contexte élargit encore la perspective. Dans ce chapitre, Paul décrit trois soupirs emboîtés. La création tout entière, d’abord, dont il dit au verset 22 : Or, nous savons que, jusqu’à ce jour, la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l’enfantement.(Romains 8:22) Puis les croyants, qui soupirent en attendant la rédemption. Et l’Esprit, qui soupire avec eux. Notre gémissement à nous, cette nuit d’angoisse, cette impuissance devant un lit d’hôpital, s’inscrit dans une immense plainte cosmique que Dieu lui-même a rejointe de l’intérieur. Nous ne soupirons pas seuls dans un univers sourd ; nous soupirons dans un courant qui remonte vers le Père.

Cela change le critère de la prière réussie. Nous l’évaluons à la fluidité de nos phrases, à la ferveur ressentie, à la précision de nos requêtes. Le ciel, lui, tient une autre comptabilité, comme le dit Paul au verset 27 : et celui qui sonde les cœurs connaît quelle est la pensée de l’Esprit, parce que c’est selon Dieu qu’il intercède en faveur des saints.(Romains 8:27) Dieu ne lit pas nos prières, il lit nos profondeurs. La mère épuisée qui ne peut que murmurer un prénom devant Dieu prie peut-être plus juste que l’orateur des réunions de prière. Le soupir est une langue que le Père parle couramment.

Comment habiter cette promesse, concrètement ? En osant des prières sans phrases : venir devant Dieu avec un prénom, une image, une douleur, et les tenir là, simplement, comme on tend un objet cassé. En laissant le silence faire partie de la prière au lieu de le combler d’inquiétude verbale. En confiant à l’Esprit les intentions trop emmêlées : « je ne sais pas quoi demander pour lui, mais toi, tu sais. » Ce n’est pas de la paresse spirituelle ; c’est de la théologie appliquée.

Il y aura encore des soirs sans mots. Ils ne seront plus des preuves d’échec, mais des lieux d’alliance : l’endroit exact où votre faiblesse et l’intercession de l’Esprit se rencontrent. En dernier ressort, la prière chrétienne ne repose pas sur notre éloquence ; elle repose sur un Dieu qui gémit avec nous, prie en nous, et achève lui-même ce que nous ne savons pas commencer. Quelques lignes plus loin, Paul le dit du Fils, au verset 34 : Qui les condamnera? Christ est mort; bien plus, il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, et il intercède pour nous!(Romains 8:34) Entre l’Esprit qui soupire en nous et le Christ qui plaide pour nous, aucun de vos silences ne se perd. Soupirez en paix : quelqu’un traduit.