L'Esprit Éditorial
Art de Vivre7 min de lecture

« Si Dieu Veut » : Tenir son Temps d'une Main Ouverte

11 août 2026

Intérieur serein baigné de lumière matinale, table en chêne avec mug artisanal et journal relié en lin

« Vous devriez dire, au contraire: Si Dieu le veut, nous vivrons, et nous ferons ceci ou cela. »

Jacques 4:15

Nous sommes devenus des maîtres de l'agenda. Nous planifions nos semaines, réservons nos mois, projetons nos années, comme si le temps était une matière que nous possédions et pouvions distribuer à notre gré. Cette maîtrise a du bon : elle nous rend ponctuels, fiables, organisés. Mais elle porte une illusion cachée, celle de croire que l'avenir nous appartient. Nous disons « demain je ferai ceci », « l'an prochain je serai là », avec l'aplomb de qui tient son futur en main. Or nul ne tient son lendemain. La maladie, l'imprévu, la mort peuvent défaire en un instant nos plans les mieux tenus. Apprendre à tenir son temps d'une main ouverte, plutôt que d'un poing fermé, n'est pas renoncer à s'organiser ; c'est cesser de se croire propriétaire de ce qui n'est que prêté.

L'apôtre Jacques vise directement cette illusion. Il met en scène des hommes d'affaires très sûrs d'eux : « Aujourd'hui ou demain nous irons dans telle ville, nous y passerons une année, nous trafiquerons, et nous gagnerons. » Et il les arrête net : Vous qui ne savez pas ce qui arrivera demain! car, qu'est-ce votre vie? Vous êtes une vapeur qui paraît pour un peu de temps, et qui ensuite disparaît.(Jacques 4:14) Le mot grec, atmis, dit le souffle, la buée d'un matin, la fumée qui monte et se dissipe. Voilà notre vie. Non pour nous désespérer, mais pour nous dégriser. Jacques ne condamne pas le fait de projeter ; il condamne l'oubli de Dieu dans nos projets. Et il donne la formule juste : Vous devriez dire, au contraire: Si Dieu le veut, nous vivrons, et nous ferons ceci ou cela.(Jacques 4:15)

Ces trois mots, si Dieu veut, que la vieille tradition latine résumait en deux, Deo volente, ne sont pas une formule pieuse à plaquer machinalement à la fin de nos phrases. Ils expriment une posture du cœur. Dire « si Dieu veut », c'est reconnaître, chaque fois qu'on projette, que l'avenir n'est pas entre nos mains mais entre les siennes. Ce n'est pas de la superstition, ni une clause de style ; c'est la vérité toute simple de notre condition de créature. Nous proposons, un autre dispose. Loin de paralyser l'action, cette conscience la purifie. On planifie encore, on s'engage, on tient parole, mais sans l'orgueil de croire qu'on tient le temps. On agit avec sérieux et sans crispation, parce qu'on a remis à Dieu ce qui, de toute façon, ne nous appartenait pas.

Cette humilité devant l'avenir se traduit très concrètement dans notre rapport au temps des autres. Celui qui sait son temps prêté respecte celui d'autrui. Il arrive à l'heure, non par manie, mais parce qu'il ne considère pas son temps comme plus précieux que celui de son prochain. Il tient sa parole, parce qu'il sait que faire attendre les autres, c'est disposer sans droit d'une part de leur vie. La ponctualité et la parole tenue, si souvent réduites à de simples convenances, sont en vérité des formes d'amour du prochain : elles honorent le temps de l'autre comme un bien qui ne nous est pas dû. Le désordre chronique, l'engagement pris à la légère, le rendez-vous oublié disent, sans le vouloir, que le temps des autres compte peu. Tenir son temps devant Dieu, c'est aussi respecter le leur.

Il faut se garder pourtant d'un excès inverse. Certains, obsédés par le contrôle, transforment le « si Dieu veut » en anxiété, comme s'il fallait deviner à chaque instant un décret caché pour ne pas se tromper. Ce n'est pas cela. Remettre son temps à Dieu n'est pas vivre dans la crainte de mal deviner sa volonté ; c'est se reposer sur sa bonté. Nous ne connaissons pas l'avenir, et c'est précisément pourquoi nous pouvons faire confiance à Celui qui le connaît. La formule de Jacques n'est pas un mot d'inquiétude, mais de paix : puisque je ne tiens pas demain, je le confie à Celui qui le tient. Cela libère de la tyrannie du contrôle. On fait sa part, honnêtement, et on dépose le reste, sans passer ses nuits à vouloir maîtriser l'incontrôlable.

Car derrière ce « si Dieu veut » se tient un visage, non un destin aveugle. La volonté à laquelle nous remettons nos jours n'est pas celle d'un maître froid, mais d'un Père qui a tellement voulu notre bien qu'il a donné son Fils. Nous pouvons abandonner notre avenir à cette volonté-là sans crainte, parce qu'elle nous a déjà prouvé son amour à la croix. Celui qui n'a pas épargné son propre Fils ne conduira pas mal le reste de nos jours. Voilà pourquoi la remise de notre temps à Dieu n'est pas une résignation triste, mais une confiance filiale. On ne lâche pas le gouvernail dans le vide ; on le remet à des mains qui nous aiment. « Si Dieu veut » n'est pas le soupir du fataliste, c'est le repos du croyant.

Cette semaine, glisse ces mots dans tes projets, non comme une formule, mais comme une prière. Quand tu diras « demain je ferai », ajoute au fond du cœur : si Dieu le veut. Tiens tes engagements avec soin, arrive à l'heure, honore le temps des autres comme un bien qui n'est pas le tien. Et pour ce qui échappe à ton contrôle, l'imprévu, l'inconnu de demain, ouvre la main et dépose-le. Tu découvriras que ce lâcher-prise ne t'ôte pas ta liberté, il te la rend. Car tu cesseras de porter un avenir trop lourd pour toi, pour le remettre au Père qui, seul, tient le lendemain, et qui t'a déjà tout donné en son Fils.