
Théologie
Splagchnizomai, la Compassion qui Remue les Entrailles
7 août 2025
« Voyant la foule, il fut ému de compassion pour elle, parce qu'elle était languissante et abattue, comme des brebis qui n'ont point de berger. »
Il y a dans le grec des Évangiles un verbe si charnel que nos traductions polies le recouvrent à peine : splagchnizomai. Il vient de splagchna, les entrailles, le ventre, les viscères, ce que nous éprouvons au creux du corps quand une douleur nous saisit. C'est là, et non dans la tête, que les Anciens plaçaient le siège des émotions les plus fortes. Traduire par « il fut ému de compassion », c'est adoucir une secousse intérieure : en Jésus, quelque chose se retourne, se noue, remue jusqu'aux entrailles. Rien à voir avec une pitié de surface, l'apitoiement passager d'un spectateur. C'est une émotion qui prend aux tripes et qui interdit de passer son chemin. Le mot dessine un Dieu qui n'aime pas à distance, mais que la misère des siens bouleverse du dedans.
L'évangéliste place ce verbe à un instant précis. Voyant la foule, il fut ému de compassion pour elle, parce qu'elle était languissante et abattue, comme des brebis qui n'ont point de berger.(Matthieu 9:36)
Regardons ce que Jésus regarde. Pas une masse anonyme, pas un public à gérer : des visages fatigués, des gens harassés, jetés à terre par la vie, sans personne pour les conduire. Le mot rendu par « abattue » évoque des brebis renversées, hors d'état de se relever seules. Et cette détresse, au lieu de le laisser froid, l'atteint aux entrailles. La compassion de Jésus ne tombe pas d'un principe abstrait ; elle naît d'un regard qui s'arrête pour de bon, qui prend le temps de voir la lassitude sur les traits d'un autre. Avant d'agir, il est remué. Le geste juste jaillit d'un cœur d'abord touché.
Un fait mérite l'attention. Ce verbe puissant, splagchnizomai, les Évangiles ne le mettent presque jamais dans la bouche d'hommes ordinaires. Il décrit Jésus devant les foules, devant le lépreux, devant la veuve de Naïn qui marche derrière le cercueil de son fils unique. Et il surgit dans ses paraboles, à l'instant qui décide de tout : le père qui voit revenir l'enfant prodigue est ému de compassion et court à son cou ; le bon Samaritain, apercevant le blessé, est ému de compassion. Chaque fois, ce mot déclenche le mouvement du cœur de Dieu vers l'homme perdu. Comme si l'Écriture gardait cette secousse des entrailles pour Celui qui aime vraiment. Dans les Évangiles, la compassion n'est pas une vertu humaine que nous fabriquons ; elle est d'abord le visage de Dieu penché sur notre misère.
Cette émotion ne reste jamais enfermée sur elle-même. Chez Jésus, les entrailles remuées commandent aussitôt les mains. Ému, il touche le lépreux que nul n'osait approcher ; ému, il rend son fils à la veuve ; ému devant la foule sans berger, il se met à l'enseigner longuement avant de la nourrir. La tendresse biblique n'est pas un frisson qui se suffit à lui-même ; elle descend jusqu'au geste concret. Voilà qui nous juge en douceur, nous qui savons si bien nous émouvoir sans bouger, verser une larme devant un écran puis retourner à nos occupations. Chez lui, la compassion ne s'arrête pas au sentiment : elle traverse le corps, gagne les mains, se fait pain, parole, guérison. Le Dieu qui a des entrailles est un Dieu qui agit.
Cette compassion a un terme, un lieu où elle se dit tout entière : la croix. Ce qui remuait Jésus devant chaque détresse l'a conduit à porter lui-même notre pire misère, celle du péché et de la mort. Il n'a pas seulement eu pitié de nos plaies ; il a pris nos plaies sur lui. Le berger que bouleversaient les brebis sans conducteur est devenu le berger qui donne sa vie pour elles. La compassion divine n'en est pas restée à un beau regard attendri : elle s'est faite sang versé. Quand nous nous demandons si Dieu nous aime pour de bon, la réponse ne se trouve pas dans un raisonnement, mais dans ce corps offert. Là, ses entrailles de miséricorde se sont ouvertes jusqu'au bout. Rien en nous ne l'avait mérité ; tout, en lui, nous l'a donné gratuitement.
Que faire d'un tel amour ? Le recevoir d'abord, sans nous croire trop abîmés pour lui. Si vous vous sentez aujourd'hui languissant, abattu, sans berger, sachez que ce regard-là s'arrête sur vous, et qu'il en est remué. Laissez-vous voir avant de vouloir agir. Ensuite, cette semaine, ne demandons qu'une chose : un cœur qui se laisse toucher aux entrailles par une détresse toute proche, un visage fatigué au travail, un voisin qu'on a laissé seul, un enfant qui réclame du temps. Non pour nous accabler de n'en faire pas assez, mais pour prier : Seigneur, donne-moi ta compassion, celle qui voit vraiment et qui se met en mouvement. Un seul geste concret et humble suffira. Car la tendresse qui nous manque, nous pouvons la demander à Celui qui, le premier, s'est ému jusqu'aux entrailles pour nous.
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