L'Esprit Éditorial
Art de Vivre7 min de lecture

Des Places Pleines de Rires : l'Art du Loisir

28 septembre 2026

Intérieur serein baigné de lumière matinale, table en chêne avec mug artisanal et journal relié en lin

« Les rues de la ville seront remplies de jeunes garçons et de jeunes filles, jouant dans les rues. »

Zacharie 8:5

Nous vivons dans une culture qui a du mal avec le jeu. Nous savons travailler, produire, nous rendre utiles, mais le loisir gratuit, le jeu sans but, le rire pour rien nous mettent mal à l'aise. Il faut que tout serve, que tout rapporte, que même nos détentes soient rentabilisées. Le chrétien peut ajouter à cela une méfiance particulière, comme si s'amuser était un peu suspect, une distraction volée au sérieux de la foi. Il vaut donc la peine d'écouter comment un prophète décrit la ville que Dieu veut restaurer. On s'attendrait à un tableau grave : des temples, des sacrifices, de l'ordre. Zacharie, lui, peint autre chose. Dans la Jérusalem que Dieu promet de relever, il voit des vieillards paisiblement assis, et il voit des enfants qui jouent.

Le texte est d'une tendresse inattendue. Ainsi parle l'Éternel des armées: Des vieillards et des femmes âgées s'assiéront encore dans les rues de Jérusalem, chacun le bâton à la main, à cause du grand nombre de leurs jours.(Zacharie 8:4) Les rues de la ville seront remplies de jeunes garçons et de jeunes filles, jouant dans les rues.(Zacharie 8:5) Voilà le signe que Dieu donne de son salut : non des exploits, mais des places pleines de rires d'enfants. Le verbe hébreu employé, sachaq, dit à la fois jouer et rire, ce mouvement joyeux et gratuit de l'enfant qui court sans raison. Une ville où les enfants jouent librement est une ville en paix, une ville où l'on ne craint plus, où la vie a repris ses droits. Le jeu n'est pas ici une frivolité que Dieu tolérerait ; il est le sceau visible du shalom qu'il apporte.

Cela devrait nous délivrer de la culpabilité du loisir. Si l'image que Dieu choisit pour peindre son œuvre de paix est celle d'enfants qui s'amusent, alors le jeu et la détente ont une dignité que nous leur refusons trop souvent. Il n'y a pas de sainteté dans l'épuisement volontaire, ni de vertu à ne jamais s'arrêter de produire. Un peuple qui ne sait plus jouer, rire, fêter, célébrer gratuitement, est un peuple malade, non un peuple pieux. La joie, la fête, le loisir font partie de la vie que Dieu veut pour les siens. Rire avec ses enfants, jouer sans autre but que la joie d'être ensemble, prendre un temps libre qui ne rapporte rien : ce ne sont pas des concessions à notre faiblesse, ce sont des reflets du monde réconcilié que Dieu prépare.

Il y a d'ailleurs une profondeur théologique dans le jeu. Jouer, c'est faire quelque chose pour rien, gratuitement, sans le justifier par son utilité. Or c'est exactement à cette gratuité que la grâce nous initie. Le monde nous a appris que notre valeur dépend de notre production, que nous devons mériter notre place par notre rendement. Le jeu dément cette logique. L'enfant qui joue ne cherche pas à prouver sa valeur ; il joue parce qu'il est aimé, nourri, en sécurité, libre. Sa joie gratuite est le fruit d'une confiance. De même, le croyant qui sait pouvoir se réjouir sans se justifier, prendre un temps libre sans culpabilité, goûter la vie sans la rentabiliser, vit déjà quelque chose de l'Évangile : il a compris que sa valeur ne se gagne pas, et qu'il peut donc jouer, comme un enfant aimé sous le regard de son Père.

Encore faut-il ne pas tomber dans l'excès inverse, celui d'un divertissement qui fuit la réalité. Le jeu que Zacharie célèbre n'est pas la distraction perpétuelle de qui refuse de grandir, ni l'amusement qui anesthésie une vie vide. Notre époque connaît bien ce loisir-là, frénétique, addictif, qui ne repose pas mais épuise, qui ne réjouit pas mais engourdit. Ce n'est pas ce dont parle le prophète. Le vrai loisir n'est pas une fuite ; il est le débordement d'une vie en paix. Les enfants de Zacharie jouent parce que la ville est sûre, parce que la vie est bonne, parce que Dieu est présent. Il y a une différence entre se divertir pour ne pas penser et se réjouir parce qu'on est aimé. Le premier est un opium, le second est une grâce.

Et il faut aller jusqu'à la source de cette joie. Si nous pouvons jouer et nous réjouir, c'est que Dieu lui-même se réjouit sur nous. Le prophète Sophonie ose une image stupéfiante : L'Éternel, ton Dieu, est au milieu de toi, comme un héros qui sauve; Il fera de toi sa plus grande joie; Il gardera le silence dans son amour; Il aura pour toi des transports d'allégresse.(Sophonie 3:17) Notre Dieu n'est pas un maître austère qui supporterait à peine nos rires. Il est un Dieu qui tressaille de joie à notre sujet, qui exulte sur son peuple racheté. Nos jeux, nos fêtes, nos rires ne sont que de faibles échos de l'allégresse qui habite le cœur de Dieu. Le Christ est venu pour que notre joie soit complète, et un jour, sur les places de la cité nouvelle, la joie ne connaîtra plus d'ombre. Jouer aujourd'hui, c'est répéter cette joie promise.

Cette semaine, joue. Prends un temps qui ne rapporte rien, sans culpabilité. Joue avec tes enfants, ou avec ceux d'un autre ; ris franchement ; célèbre une petite occasion sans raison sérieuse ; laisse une place, dans tes journées trop utiles, pour la gratuité. Ne rentabilise pas ce temps, ne le justifie pas : reçois-le comme un enfant aimé reçoit le droit de courir sur la place. Et laisse cette joie te rappeler d'où elle vient. Car derrière les places pleines de rires que Dieu promet, il y a son propre cœur en fête, un Dieu qui se réjouit sur toi, et qui t'invite déjà à goûter, dans le loisir simple, le shalom qu'il achève de préparer.