Vie Quotidienne — 7 min de lecture
Le Jour où Tout va de Travers
26 septembre 2026

« Mais Job lui répondit: Tu parles comme une femme insensée. Quoi! nous recevons de Dieu le bien, et nous ne recevrions pas aussi le mal! En tout cela Job ne pécha point par ses lèvres. »
Il y a des journées qui semblent liguées contre nous. On se réveille en retard, la voiture ne démarre pas, un message annonce une contrariété, on renverse son café sur le dossier important, et au moment où l’on croyait toucher au but, une nouvelle plus lourde tombe. Chaque petite chose s’ajoute à la précédente, et l’on finit par se sentir visé, comme si le monde entier avait décidé de nous en vouloir. Monte alors une irritation sourde, parfois une révolte : pourquoi moi, pourquoi aujourd’hui, qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? Ce sentiment est humain, et la Bible ne le méprise pas. Mais elle nous met sous les yeux un homme qui a connu des journées bien pires, et dont la réponse continue de nous interroger.
Job perd en quelques heures ses biens, ses serviteurs et ses dix enfants, puis sa santé, couvert d’ulcères de la tête aux pieds. Sa femme, épuisée par cette avalanche de malheurs, lui suggère d’en finir avec Dieu. Et Job lui répond : Mais Job lui répondit: Tu parles comme une femme insensée. Quoi! nous recevons de Dieu le bien, et nous ne recevrions pas aussi le mal! En tout cela Job ne pécha point par ses lèvres.(Job 2:10)
La phrase est stupéfiante. Il ne nie pas le mal, il ne fait pas semblant que tout va bien, il ne récite pas des formules pieuses. Il pose simplement une question de bon sens spirituel : si nous avons reçu de Dieu tant de bien sans jamais nous en étonner, de quel droit refuserions-nous de recevoir aussi les jours mauvais de la même main ?
L’hébreu met en regard deux mots que Job refuse de séparer : tov, le bien, le bon, et ra, le mal, le malheur. Nous, nous voudrions ne recevoir que le tov, et considérer le ra comme une anomalie, une injustice, une erreur du système. Job, lui, tient les deux dans la même main tendue vers Dieu. Non qu’il trouve le mal bon, ni qu’il l’aime ; il refuse simplement de vivre comme si le bonheur nous était dû et le malheur toujours scandaleux. Cette disposition intérieure ne rend pas la douleur moins réelle, mais elle empêche l’amertume de s’installer, car elle maintient ouverte la relation avec Dieu au lieu de la rompre au premier coup dur.
Il faut se garder d’un contresens. Job ne devient pas passif, il ne dit pas que tout est bien, il ne renonce pas à questionner Dieu. Le reste du livre est fait de ses plaintes brûlantes, de ses cris, de ses « pourquoi » lancés au ciel, et Dieu ne les lui reprochera pas ; il reprochera plutôt à ses amis leurs réponses trop faciles. La foi de Job n’est pas une résignation muette ; c’est une confiance qui tient bon tout en osant se débattre. On peut recevoir le mal de la main de Dieu et pourtant lui crier sa peine. Ces deux choses ne s’excluent pas ; elles font même, ensemble, la vraie foi éprouvée.
Ce que Job avait déjà dit au premier choc éclaire le second : et dit: Je suis sorti nu du sein de ma mère, et nu je retournerai dans le sein de la terre. L'Éternel a donné, et l'Éternel a ôté; que le nom de l'Éternel soit béni!(Job 1:21)
L’Éternel a donné, l’Éternel a ôté. Il reconnaît que même ce qu’il possédait de plus cher n’était pas une propriété mais un prêt, un don confié pour un temps. Cette vérité est dure quand on perd, mais elle est aussi libératrice : elle nous garde de vivre crispés sur ce que nous croyions nôtre. Tout ce que nous avons, la santé, les proches, le confort, nous a été donné ; rien ne nous est dû. Le mauvais jour nous rappelle brutalement cette vérité que les bons jours nous font oublier.
Et pour le chrétien, il y a plus encore. Nous savons quelque chose que Job ignorait : que Dieu lui-même est entré dans le mal, non de loin, mais en le portant dans sa propre chair. La croix est le jour où tout est allé de travers, où le juste a subi l’injustice absolue, et c’est de ce pire des jours que Dieu a tiré notre salut. Cela ne nous donne pas l’explication de chaque contrariété, mais cela nous donne mieux : la certitude que Celui à qui nous remettons nos jours mauvais sait de l’intérieur ce qu’est un jour mauvais. Paul osera l’affirmer : Nous savons, du reste, que toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qui sont appelés selon son dessein.(Romains 8:28)
Alors, le prochain jour où tout ira de travers, l’exercice ne sera pas de sourire bêtement, mais de desserrer le poing de la révolte et de dire, comme Job, que la main qui donne le bien peut aussi être tenue quand elle laisse venir le mal.
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