L'Esprit Éditorial
Tirage typographique minimaliste d’un verset en élégante police à empattements, posé sur une surface de pierre près d’une branche séchée

Théologie

Être Déclaré Juste

18 mai 2024

« Étant donc justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ. »

Romains 5:1

Un mot qui fait fuir : « justification ». Il sent le manuel de dogmatique et les querelles du seizième siècle, un jargon réservé aux initiés. Dommage, car il abrite la question la plus commune qui soit : sur quelle base suis-je acceptable ? Chacun y répond tous les jours, par ses diplômes, son utilité, sa moralité, sa silhouette ou les causes qu'il défend. La doctrine de la justification n'est rien d'autre que la réponse de Dieu à cette question que personne n'esquive.

Le malentendu se joue dans le vocabulaire. Le verbe « justifier », dikaioō en grec, appartient au langage du tribunal et non à celui du laboratoire. Il ne vise pas à rendre quelqu'un meilleur par une transformation intérieure ; il déclare juste, il prononce un acquittement, il établit un statut. Quand Paul écrit que Dieu « justifie l'impie », il met en scène un juge qui tranche : le dossier est clos, cet homme est en règle avec ma cour. La transformation suivra, elle aussi, mais comme fruit du verdict, jamais comme sa condition.

Une difficulté saute aux yeux : comment un juge intègre peut-il acquitter un coupable ? Les Proverbes tiennent pour une abomination celui qui justifie le méchant. Que Dieu ferme les yeux, et le voilà complice ; qu'il applique le droit, et nul ne tiendra debout. L'Évangile dénoue cette impasse sans rien retrancher à la justice : il la satisfait par un autre chemin. Paul l'écrit en Romains 3:26 : de montrer sa justice dans le temps présent, de manière à être juste tout en justifiant celui qui a la foi en Jésus.(Romains 3:26) Le verdict impossible est devenu possible, et il a coûté.

Ce mécanisme porte un nom ancien : l'échange. À la croix, le Christ prend sur lui notre dossier, la faute, la sentence et la mort, et il nous remet le sien, sa justice et son rang de Fils bien-aimé. Les Réformateurs parlaient d'une justice « étrangère ». Le mot ne veut pas dire fictive ; il dit qu'elle vient d'ailleurs. Elle m'est comptée, imputée, posée sur moi comme un vêtement qui me couvre pour de bon. Luther y voyait un « joyeux échange » : il prend ce qui est à moi, je reçois ce qui est à lui.

On mesure alors le poids du « par la foi ». La foi n'est pas une dernière bonne œuvre qui viendrait mériter le verdict ; à ce compte, tout l'édifice retomberait dans le calcul. Elle est la main vide qui reçoit, l'acceptation d'être sauvé par un autre. Voilà pourquoi la justification humilie et libère du même geste. Elle m'ôte toute fierté, puisque je n'ai rien apporté au dossier sinon ma faute. Et elle m'ôte toute panique, puisque le verdict ne repose pas sur une chose aussi fragile que moi.

Et Paul nomme aussitôt le fruit de tout cela : Étant donc justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ.(Romains 5:1) Cette paix n'a rien d'un sentiment fluctuant accroché à la météo intérieure. C'est un état stable, aussi ferme qu'un traité signé. Celui qui a saisi la justification cesse de vivre en accusé perpétuel guettant sa sentence. Le procès a eu lieu, le verdict est tombé, et aucune rechute de l'humeur ne rouvre le dossier. Nos culpabilités tenaces sont réelles comme expérience ; elles sont périmées comme information.

Tentez l'exercice cette semaine, à l'instant précis où remonte la vieille question, après un échec, une comparaison, une faute répétée : « suis-je acceptable ? ». Au lieu de plaider, de compenser ou de sombrer, répondez par le verdict : justifié, par la foi, à cause du Christ. La vie chrétienne ne ressemble pas à une instruction judiciaire qui traîne en attendant son jugement. Le jugement est rendu ; il reste à mettre lentement, joyeusement, toute une vie en accord avec un acquittement déjà prononcé.