Vie Quotidienne — 7 min de lecture
Concilier Travail, Famille et Repos
14 mai 2024

« Si l’Éternel ne bâtit la maison, Ceux qui la bâtissent travaillent en vain ; Si l’Éternel ne garde la ville, Celui qui la garde veille en vain. En vain vous levez-vous matin, vous couchez-vous tard, Et mangez-vous le pain de douleur ; Il en donne autant à ses bien-aimés pendant leur sommeil. »
Nous vivons la plupart du temps comme des jongleurs. Trois balles en l'air : le travail, la famille, le repos. La règle secrète que personne n'a écrite mais que tout le monde applique est simple et cruelle. Ne jamais rien laisser tomber. Alors nous ajustons, nous compensons, nous grignotons le sommeil pour finir un dossier, nous répondons aux courriels pendant le dîner des enfants, et nous nous promettons de nous reposer plus tard, un plus tard qui ne vient jamais. Sous cette fatigue se cache une conviction rarement formulée : si je relâche l'effort une seule journée, tout s'effondre. C'est elle que le Psaume 127 vient déloger, doucement mais pour de bon.
Le psaume ne commence pas par nos horaires. Il commence par une maison et une ville, deux images de ce qui nous dépasse et nous inquiète : le foyer que nous voulons solide, et le monde que nous voudrions maîtriser. D'emblée, le poème répète le même mot, comme un refrain qui use nos illusions : « en vain ». Le travail n'est pourtant pas jugé inutile, puisque le texte suppose au contraire qu'on bâtit et qu'on veille ; mais le travail sans Dieu se réduit à une agitation stérile. Bâtir, garder, veiller, tous ces verbes restent bons. Ils tournent à vide seulement quand nous croyons en être la source.
Puis vient le verset qui devrait faire respirer tout parent épuisé : En vain vous levez-vous matin, vous couchez-vous tard, et mangez-vous le pain de douleur; il en donne autant à ses bien-aimés pendant leur sommeil.(Psaume 127:2)
. Voilà décrite, trois millénaires à l'avance, la journée moderne : debout avant l'aube, couché après tout le monde, et entre les deux ce pain de douleur gagné dans l'angoisse. Le psalmiste ne condamne pas le lève-tôt courageux ; il démasque l'anxiété qui se déguise en zèle. Il existe une manière de travailler qui n'obéit plus mais qui a peur : peur de manquer, d'échouer, de n'être pas à la hauteur. Cette peur-là ne construit pas une maison. Elle construit une prison dont on est à la fois le gardien et le prisonnier.
Le retournement tient dans une seule ligne : En vain vous levez-vous matin, vous couchez-vous tard, et mangez-vous le pain de douleur; il en donne autant à ses bien-aimés pendant leur sommeil.(Psaume 127:2)
. Ce que l'anxieux arrache à force de nuits blanches, Dieu le donne à ses aimés pendant qu'ils dorment. Le mot hébreu rendu ici par « bien-aimés », yedid, mérite qu'on s'y arrête : c'est de lui qu'était tiré le surnom donné à Salomon, Yedidia, « aimé de l'Éternel ». Or ce psaume est justement « de Salomon ». Celui qui a bâti le Temple et dirigé un royaume, chargé de mille responsabilités, confesse ici que l'essentiel ne vient pas de la sueur : il est donné. Le sommeil devient alors une petite prédication quotidienne. Chaque soir, en fermant les yeux, nous confessons en actes que le monde peut tourner sans nous.
Concilier travail, famille et repos n'est donc pas d'abord une affaire d'organisation, même si l'organisation aide. C'est une affaire de fondation. La question n'est pas « comment tout faire tenir ? » mais « sur quoi tout cela repose-t-il ? ». Si c'est sur moi, aucune méthode ne suffira, car je suis précisément la variable qui craque ; la meilleure liste de tâches du monde ne tient pas quand celui qui la porte s'effondre. Si c'est sur Dieu, le travail retrouve sa juste place, sérieux sans être sacré, important sans être ultime. La famille cesse d'être une performance à réussir et redevient un don à recevoir. Le repos n'est plus une récompense qu'on gagnerait à la sueur, il est le droit d'un enfant aimé. Rien n'est retiré de nos journées ; tout y est seulement remis dans le bon ordre.
Très concrètement, cela commence par un geste que le psaume rend possible : oser s'arrêter avant que tout soit fini. Choisir, cette semaine, une soirée où l'on ferme l'ordinateur alors qu'il reste des choses à faire, car il en restera toujours, et la maison ne s'écroulera pas pour autant. Et garder, si Dieu le veut, un jour par semaine soustrait à la production, non pour se recharger à la manière d'une machine qu'on rebranche, mais pour se rappeler qu'on est un enfant, et non un moteur. Le sabbat n'a jamais été un luxe pour gens bien organisés, ni une récompense pour ceux qui auraient tout bouclé. C'est une confession de foi pour gens fatigués. On s'y arrête et l'on s'y repose parce qu'un Autre veille pendant que nous cessons de veiller.
Car derrière ce psaume se tient déjà celui qui dira : Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos.(Matthieu 11:28)
. La maison que nous n'arrivions pas à bâtir, Christ l'a bâtie ; la garde que nous ne pouvions assurer, il l'assure. À la croix, il a porté seul le poids que nous nous épuisions à soulever, et il l'a porté une fois pour toutes. Nous ne travaillons donc plus pour gagner une place, mais depuis une place déjà donnée. Voilà pourquoi le croyant peut travailler avec ardeur et dormir en paix : l'un et l'autre découlent de la même grâce, et ni l'un ni l'autre n'a besoin d'être mérité.
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