L'Esprit Éditorial
Portrait apaisé d’une femme au regard serein, dans un intérieur chaleureux aux ombres douces et à la lumière naturelle

Théologie

Job, ou le Dieu sans Réponses Faciles

22 avril 2024

« Mon oreille avait entendu parler de toi; Mais maintenant mon oeil t'a vu. »

Job 42:5

Un homme perd tout en une journée. Ses biens, ses serviteurs, ses dix enfants. Puis sa santé. Sa femme lui conseille de maudire Dieu et d'en finir. Ses amis viennent le consoler, et pendant sept jours ils se taisent, ce qui les honore. Le drame, lui, commence à l'instant où ils ouvrent la bouche. Le livre de Job, ce sommet de la littérature, raconte d'abord cela : une souffrance bien réelle, assiégée par de fausses explications.

Les amis de Job ont une théologie, et elle est d'une efficacité redoutable : si tu souffres, c'est que tu as péché. Le monde serait alors une machine morale bien réglée, où la vertu se récompense et la faute se punit. Éliphaz, Bildad et Tsophar déclinent cette équation sur des chapitres entiers, avec éloquence, citations à l'appui. Leur système souffre d'un seul défaut : il est faux. Le lecteur le sait dès la première page, où Dieu déclare Job « intègre et droit ». Intègre traduit l'hébreu tam, qui dit l'homme entier, d'une seule pièce devant son Dieu. Tout le discours des amis est une erreur sur Dieu, prononcée avec aplomb.

Gardons-nous de les mépriser trop vite : leur théologie est souvent la nôtre. Chaque fois que nous cherchons ce qu'un malade « a bien pu faire », chaque fois qu'un deuil nous paraît mérité ou qu'une réussite nous semble un brevet de bénédiction, nous récitons du Éliphaz. L'équation qui lie la souffrance à la punition résiste à tout parce qu'elle nous arrange : en moralisant le malheur, elle nous donne l'illusion de le maîtriser. Job vient briser ce confort, et il nous fait du bien.

La posture de Job surprend davantage encore. Il ne renie pas Dieu ; il lui intente un procès. Il crie, il conteste, il réclame une audience, il va jusqu'à maudire le jour de sa naissance. Et au dénouement, c'est lui que Dieu approuve : Job « a parlé avec droiture », à la différence de ses amis si corrects. Le verdict a de quoi désarçonner. La plainte adressée à Dieu lui plaît davantage que les belles défenses appuyées sur de fausses raisons. Les psaumes de lamentation disent la même chose : crier vers Dieu, c'est encore croire qu'il écoute.

Puis Dieu prend la parole, et sa réponse déconcerte. Pas un mot sur les malheurs de Job, rien du prologue céleste, aucune théorie du mal. À la place, un torrent de questions monte de la tempête. Où étais-tu quand je fondais la terre ? As-tu vu les réserves de la neige ? Qui nourrit les petits du corbeau ? Dieu promène Job à travers un cosmos sauvage et magnifique dont l'homme n'occupe ni le centre ni le poste de comptable. Job n'obtient pas une explication ; il reçoit un horizon élargi.

Et pourtant Job trouve la paix. Sa dernière parole livre la clef du livre : Mon oreille avait entendu parler de toi; Mais maintenant mon oeil t'a vu.(Job 42:5) Rien n'a été expliqué, mais Quelqu'un s'est montré. Job quitte une foi de seconde main, le Dieu des doctrines simplement entendues, pour une rencontre qui lui appartient en propre. Là se joue le retournement. Ce qui l'apaise n'est pas une réponse à son « pourquoi ? », c'est une présence venue au cœur de son « où es-tu ? ». La souffrance de Job n'a pas reçu de solution ; elle a reçu un visage.

Le chrétien lit Job à une lumière que Job n'avait pas. Au Golgotha, le Dieu de la tempête est venu lui-même occuper la place de Job : juste, souffrant, incompris, criant « pourquoi m'as-tu abandonné ? ». La croix ne résout pas mieux l'équation du mal, mais elle rend à jamais impossible une conclusion, celle d'un Dieu indifférent ou tenu à distance. Il n'a pas rédigé une théorie de la souffrance. Il s'y est laissé clouer. C'est sa façon à lui de répondre du fond de la tempête.

Job nous laisse une double consigne pour la semaine. Envers ceux qui souffrent, imitons les sept premiers jours des amis plutôt que les trente-cinq chapitres qui suivent : une présence qui se tait vaut mieux qu'une explication qui accuse. Et envers Dieu, quand vient notre tour d'être frappés, préférons la plainte honnête au silence amer et aux formules pieuses. Dites-lui votre « pourquoi » en face. Il l'a déjà entendu sur les lèvres de son propre Fils, et il n'en a rejeté aucun.