La Sobriété Numérique : Se Déconnecter pour Se Relier
16 novembre 2024

Photographie abstraite et minimaliste d'un épi de blé sec aux tons dorés sur fond crème
« Arrêtez, et sachez que je suis Dieu: Je domine sur les nations, je domine sur la terre. »
Nous vivons entourés d'un bruit qui ne fait aucun bruit. L'écran ne crie pas, il vibre ; il ne nous saisit pas de force, il nous appelle tout bas, encore et encore, jusqu'à ce que nos yeux glissent vers lui avant même qu'on l'ait décidé. Nous nous croyons reliés au monde entier, et jamais tant de gens n'ont été aussi seuls. On consulte des centaines de visages sur un rectangle lumineux et on ne voit plus celui qui partage notre table. Le mot de sobriété a mauvaise presse, comme s'il ne promettait que de la privation. Or la sobriété numérique tient moins du renoncement que du dégagement. On fait du vide pour que quelque chose puisse enfin arriver : une prière, le regard d'un proche, une présence qui ne soit pas à moitié absente.
Le psalmiste, au cœur d'un bouleversement où la terre tremble et les montagnes chancellent, entend une parole étrange : Arrêtez, et sachez que je suis Dieu: Je domine sur les nations, je domine sur la terre.(Psaume 46:11)
Le verbe hébreu employé ici, raphah, signifie d'abord relâcher, laisser tomber, desserrer sa prise. Le mot ne réclame pas seulement du silence ; il demande qu'on lâche ce qu'on agrippe. Nous serrons nos téléphones comme on serre une corde au bord d'un précipice, persuadés qu'à cesser de faire défiler, de vérifier, de répondre, nous laisserions échapper quelque chose. Dieu propose le contraire : desserre la main. C'est en lâchant, et là seulement, que l'on parvient à savoir, à reconnaître qu'un Autre domine et tient le monde bien mieux que notre vigilance anxieuse.
Jésus lui-même, dont l'emploi du temps était pressé par les foules, se retirait. Il montait sur la montagne, se levait avant l'aube, gagnait un lieu désert. Le Fils de Dieu n'avait rien à fuir, et pourtant il s'imposait ces coupures, par amour du Père plus que par lassitude des gens. Notre époque a désappris cette leçon : notre présence à Dieu et aux autres se prépare dans une absence choisie, dans le retrait qu'on décide. Qui n'est jamais seul avec Dieu finit par n'être vraiment là pour personne. Se couper un moment du flux ne nous éloigne pas de ceux qu'on aime ; c'est même ce qui permet de les aimer pour de bon, sans avoir déjà un œil happé par la notification suivante.
Soyons justes : l'outil n'est pas le mal. L'écran relie une mère à son enfant lointain, il porte une prédication à celui qui ne peut plus sortir, il permet à des frères éloignés de se soutenir. Diaboliser la technologie serait une paresse morale, et sans doute une hypocrisie, car nous en vivons. Le problème tient à la place qu'on lui laisse prendre : ce qui devait servir se met à régner. La vraie question n'est pas de savoir s'il faut tout supprimer, mais qui commande. Est-ce moi qui prends le téléphone, ou lui qui me prend ? Est-ce que je choisis, ou est-ce que j'obéis à un réflexe ? Revenir à la sobriété, c'est rendre l'appareil à son rang de serviteur et reprendre, devant Dieu, le gouvernail de ses propres heures.
Il faut nommer aussi ce que ces écrans exploitent en nous, car cela va plus loin qu'une mauvaise habitude. Ils flattent la peur de manquer, le besoin d'être vu, la panique devant le vide et le silence. Or Dieu, justement, se laisse entendre dans le silence, et c'est le vide qui nous rend disponibles à sa Parole. À combler de divertissement le moindre interstice, nous étouffons la voix qui parle bas. La sobriété numérique touche donc à quelque chose de central : elle nous met en face de ce que nous fuyons quand nous fuyons vers l'écran. Et ce que nous fuyons, bien souvent, c'est nous-mêmes, notre finitude, nos questions restées sans réponse, et jusqu'au Dieu qui voudrait nous y rejoindre pour nous consoler.
Que faire cette semaine, alors, sans se fabriquer une loi de plus ? Choisis un seul geste, petit et tenable. Peut-être un repas par jour sans téléphone sur la table. Ou la première demi-heure du matin donnée à la prière avant les messages. Ou un dimanche après-midi où l'appareil dort au fond d'un tiroir. N'en fais pas une performance dont tu tirerais fierté, ni une règle qui te condamnerait dès le premier écart. Tu ouvres un espace, tu ne contractes pas une dette. Et si tu échoues, reprends sans te flageller. Il ne s'agit pas d'être irréprochable devant les écrans ; il s'agit d'être un peu plus présent devant Dieu et devant ceux qu'il a placés près de toi.
Car se déconnecter n'a de sens que pour se relier. Nous n'éteignons pas l'écran pour nous replier sur le vide, mais pour lever les yeux vers Celui qui nous regarde le premier. La sobriété n'est pas l'exploit d'un ascète qui deviendrait, à ce prix, meilleur aux yeux de Dieu, comme si le salut se gagnait à force de renoncements. Christ nous a déjà acquis tout entiers à la croix ; nous n'avons rien à ajouter à cet amour. Si nous faisons taire le bruit, c'est seulement pour mieux entendre une grâce qui, elle, ne cesse jamais d'appeler. Arrêtez, et sachez. Desserre la main. Il est Dieu, et il tient déjà tout ce que tu t'épuisais à surveiller.
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