L'Esprit Éditorial
Art de Vivre7 min de lecture

L'Art de la Conversation qui Édifie

20 novembre 2024

Gros plan d’un livre ancien relié de cuir et d’une simple croix de bois posés sur un lin texturé, dans une lumière chaude et tamisée

Gros plan d’un livre ancien relié de cuir et d’une simple croix de bois posés sur un lin texturé, dans une lumière chaude et tamisée

« Qu'il ne sorte de votre bouche aucune parole mauvaise, mais, s'il y a lieu, quelque bonne parole, qui serve à l'édification et communique une grâce à ceux qui l'entendent. »

Éphésiens 4:29

Nous prononçons des milliers de mots chaque jour, la plupart sans y penser, et pourtant aucun ne tombe à terre sans laisser sa trace. Une phrase relève quelqu'un pour une semaine, une autre l'abat pour un mois. Quand Paul écrit aux Éphésiens, il prend nos conversations au sérieux : Qu'il ne sorte de votre bouche aucune parole mauvaise, mais, s'il y a lieu, quelque bonne parole, qui serve à l'édification et communique une grâce à ceux qui l'entendent.(Éphésiens 4:29) Regardons ce qu'il demande. Il ne réclame pas seulement qu'on s'abstienne de nuire ; il attend quelque chose de positif. Se taire pour ne blesser personne, c'est déjà un pas. L'Évangile en réclame un second, parler pour bâtir. La conversation chrétienne n'est pas un terrain miné qu'on traverse sur la pointe des pieds. C'est plutôt un atelier, un lieu où l'on peut construire.

Le mot grec que Paul choisit pour « édification », c'est *oikodomè* : l'action de bâtir une maison. L'image tient debout toute seule. Nos paroles sont des matériaux. Elles posent une pierre ou en descellent une. Bâtir demande de la patience, un plan, le souci de celui qui va habiter là ; on ne monte pas des murs en lançant les briques au hasard. Une conversation qui édifie ne sort pas non plus de la seule humeur du moment. Elle suppose qu'on regarde celui qui écoute, qu'on devine ce dont il a besoin pour rester debout. Chaque fois que nous ouvrons la bouche, quelque chose s'ajoute ou se retire à la maison intérieure de notre prochain. Cette petite image, cachée dans le mot grec, suffit à réorienter toute une journée de paroles.

Édifier n'est pas flatter. La bonne parole n'est pas la parole facile qui sert à chacun ce qu'il a envie d'entendre. Le compliment creux bâtit une façade sans fondation. Édifier, cela peut vouloir dire encourager pour de bon, ou écouter longtemps sans donner le moindre conseil, ou glisser avec douceur une vérité qui sera utile. Ce qui reconnaît une parole édifiante, ce n'est pas qu'elle plaise à tout coup ; c'est qu'elle cherche le bien réel de l'autre et non notre petit avantage. Paul ajoute qu'elle doit « communiquer une grâce » : celui qui l'entend repart plus léger, se sait un peu plus aimé, se retrouve un peu plus tourné vers Dieu. Une parole comme celle-là ne cherche ni à briller ni à tenir le crachoir. Elle se range humblement du côté de celui qui reçoit.

Nous savons pourtant combien la langue est dure à tenir. Jacques la compare à un feu minuscule qui peut embraser une forêt. Le sarcasme qui fait rire au dos d'un absent, la remarque acide lâchée un soir de fatigue, la médisance qui se donne des airs de confidence : tout cela sort en une seconde. Voir cette faiblesse en nous n'est pas une raison de s'écraser sous la culpabilité, mais un appel à la vigilance et à l'humilité. Personne n'apprend à parler avec grâce sans tomber en chemin. Ce qui compte n'est pas de se croire hors d'atteinte du danger ; c'est de rester attentif, prompt à réparer quand un mot a blessé, prompt à demander pardon au lieu de se défendre. La conversation qui édifie n'est pas réservée aux gens parfaits. C'est l'apprentissage lent de ceux qui savent le poids de leurs mots et qui veulent aimer avec.

Il y a là un secret que les manuels de communication passent sous silence : notre parole trahit notre cœur. Jésus l'a dit tout net : Races de vipères, comment pourriez-vous dire de bonnes choses, méchants comme vous l’êtes? Car c’est de l’abondance du cœur que la bouche parle.(Matthieu 12:34) On peut soigner ses tournures, la source finit toujours par affleurer. Un cœur encombré d'amertume, de comparaison, de besoin d'avoir raison, cela ressort tôt ou tard, même sous des mots bien polis. Un cœur habité de gratitude et de paix, lui, trouve sans effort des paroles qui relèvent. Voilà pourquoi l'art de la conversation ne se ramène pas à des recettes. Avant de surveiller nos lèvres, il faut laisser Dieu travailler en dessous, là où tout commence. La bonne parole jaillit d'un cœur que la grâce est venue d'abord visiter et apaiser.

C'est ici que l'Évangile change tout. Christ n'a pas seulement prononcé des paroles de grâce ; il est lui-même la Parole faite chair, celui par qui Dieu vient jusqu'à nous. À la croix, il a dit sur nous, pécheurs, un mot que nous n'aurions jamais mérité : le pardon. Nous qui avons tant de fois mal parlé, nous voici accueillis, justifiés, aimés pour rien. Cette parole reçue devient la source de toutes celles que nous adressons ensuite. On ne se force pas longtemps à la bienveillance ; on y vient à mesure qu'on se découvre pardonné. Chaque conversation qui édifie est, en tout petit, l'écho de la grande parole de grâce que Dieu a prononcée sur nous dans son Fils. Nous ne faisons que passer plus loin ce que nous avons d'abord reçu.

Pour cette semaine, une résolution toute simple. Avant une conversation que vous redoutez, prenez trente secondes et demandez à Dieu une parole qui bâtisse. Après chaque échange, posez-vous une seule question : est-ce que cette personne repart un peu plus relevée qu'avant ? Cherchez aussi une occasion d'encourager quelqu'un pour de vrai, en nommant le bien que vous voyez chez lui, sans en rajouter ni flatter. Si un mot vous a échappé et a fait mal, revenez-y vite pour le réparer. Ces petits gestes ne retournent pas le monde en un jour, mais ils rendent votre présence plus habitable pour ceux qui vous entourent. Parler pour bâtir occupe toute une vie ; commencez aujourd'hui, une phrase après l'autre, en puisant à la grâce qui vous a d'abord été adressée.