L'Esprit Éditorial

Vie Quotidienne7 min de lecture

Le Célibat, un Temps pour le Seigneur

25 novembre 2024

Journal ouvert au papier crème, brin de lavande séchée et stylo doré, baignés d’une douce lumière matinale
Journal ouvert au papier crème, brin de lavande séchée et stylo doré, baignés d’une douce lumière matinale

« Or, je voudrais que vous fussiez sans inquiétude. Celui qui n’est pas marié s’inquiète des choses du Seigneur, des moyens de plaire au Seigneur ; »

1 Corinthiens 7:32

Dans l'Église comme ailleurs, le célibat est souvent traité comme une parenthèse. On demande à la personne seule quand elle « se posera », comme si sa vie présente était une salle d'attente et le mariage la porte du réel. Cette pression, bien intentionnée, laisse une blessure sourde : le sentiment d'être une vie en suspens, une phrase qu'on n'a pas fini d'écrire, un billet valable seulement pour plus tard. Or les Écritures ignorent cette hiérarchie qui classerait les mariés au-dessus des célibataires. Le plus grand célibataire de l'histoire fut Jésus lui-même, dont la vie fut la plus pleine qui ait jamais été vécue, et son apôtre le plus fidèle a écrit sur le célibat quelques-unes des pages les plus libres du Nouveau Testament. Il vaut la peine de les rouvrir lentement, sans les caricaturer.

Paul n'écrit pas au chapitre 7 de la première lettre aux Corinthiens pour dévaloriser le mariage, qu'il tient pour bon, honorable, voulu de Dieu dès la Genèse. Il écrit pour rendre au célibat une dignité qu'on lui refusait déjà. Et il commence par un mot désarmant : Je voudrais que tous les hommes fussent comme moi; mais chacun tient de Dieu un don particulier, l'un d'une manière, l'autre d'une autre.(1 Corinthiens 7:7). Le terme grec est charisma, un don de grâce, une faveur imméritée. Le mariage est un charisma ; le célibat en est un autre, tout aussi reçu, tout aussi voulu. Aucun des deux n'est un état par défaut, un accident de parcours qu'on subirait faute de mieux. Ce sont deux vocations, deux manières d'aimer Dieu et le prochain, remises l'une et l'autre entre nos mains par la sienne.

Le cœur de l'argument tient dans le verset qui nous occupe : Or, je voudrais que vous fussiez sans inquiétude. Celui qui n’est pas marié s’inquiète des choses du Seigneur, des moyens de plaire au Seigneur ;(1 Corinthiens 7:32). Le verbe grec, merimnaō, est justement celui que Jésus employait pour dire « ne vous inquiétez pas » du lendemain. Il désigne une force intérieure, une capacité d'attention qui peut se fixer sur mille objets. Paul ne demande pas au célibataire de n'avoir aucun souci ; il constate que sa vie non partagée peut orienter cette énergie vers le Seigneur avec une intensité rare. Le célibat n'est pas un vide, c'est une disponibilité : un cœur moins divisé, plus libre pour Dieu et pour les autres.

Il faut entendre cela avec justesse, sans le durcir en loi. Paul ne dit pas que les personnes mariées aiment Dieu à moitié. Il décrit une réalité de bon sens : celui qui a charge de conjoint et d'enfants partage légitimement son attention entre eux et le Seigneur, et c'est très bien ainsi, car aimer les siens fait partie de l'obéissance. Il souligne seulement que la personne seule dispose d'une chose rare, un temps, une mobilité, une souplesse du cœur et des journées, qui portent, offerts au Royaume, des fruits que le monde ne sait pas compter. Combien d'œuvres commencées, de veilles auprès des malades, de patiences auprès des isolés reposent sur des mains libres que nul foyer ne réclamait ce soir-là ?

Reste que cette liberté se vit parfois comme une plénitude, parfois comme une plaie, et il serait malhonnête de le taire. Le célibat porte parfois un poids réel : la solitude des dimanches soir, le désir qui reste sans réponse, la lassitude des repas pris seul. La foi ne bâillonne pas cette douleur, elle l'apporte à Dieu au lieu de la nier. Le remède à la solitude n'est pas d'abord un conjoint (bien des mariages sont solitaires), c'est une communion. Voilà où la famille chrétienne prend tout son sens : dans l'Église, personne ne devrait rester seul, parce que les liens du sang y sont dépassés par les liens de l'Esprit.

Comment vivre alors ce temps « pour le Seigneur » sans se crisper sur l'attente ni sur le renoncement subi ? D'abord en cessant de traiter aujourd'hui comme un simple brouillon de la vraie vie. Cette semaine offerte à Dieu, cette amitié tenue au long des années, ce service discret que personne ne remarque ne sont pas des consolations en attendant mieux : ils sont déjà la vie réelle, déjà pleine, déjà comptée au ciel. Ensuite en cultivant des liens fraternels solides dans l'Église plutôt que de survivre à demi en espérant qu'une relation vienne enfin tout résoudre. Et en osant demander à Dieu, sans honte, ce que notre cœur désire vraiment, car le Père accueille le désir de ses enfants et sait, mieux que nous, ce qui nous comble comme ce qui nous manque.

Au bout du compte, célibataires et mariés marchent vers la même noce, et cela relativise tout. L'état ultime du croyant n'est pas le mariage humain, si bon soit-il, mais les noces de l'Agneau, où Christ recevra son Église rachetée. Toute affection d'ici-bas, la plus tendre, la plus fidèle, n'est qu'un signe et un avant-goût de cet amour-là, le seul qui comble sans décevoir ni finir. Vécu dans cette lumière, le célibat cesse d'être une attente pesante et devient un témoignage : celui d'une vie qui proclame, par sa liberté même, que le Christ suffit déjà. Non parce qu'on n'aurait besoin de personne, ni parce que la solitude serait légère, mais parce qu'on a déjà trouvé Quelqu'un.