L'Esprit Éditorial

Vie Quotidienne8 min de lecture

Le Pardon Quotidien entre Époux et Générations

20 octobre 2025

Mains de plusieurs générations réunies au-dessus d’une table en bois rustique, dans une chaude lumière matinale
Mains de plusieurs générations réunies au-dessus d’une table en bois rustique, dans une chaude lumière matinale

« Supportez-vous les uns les autres, et, si l’un a sujet de se plaindre de l’autre, pardonnez-vous réciproquement. De même que Christ vous a pardonné, pardonnez-vous aussi. »

Colossiens 3:13

Ce ne sont pas les grandes trahisons qui usent le plus un foyer ; ce sont les petites frictions répétées. Le même soupir agacé, mille fois entendu. Le ton qui blesse sans qu’on l’ait voulu. La tâche promise et oubliée une fois de plus. La remarque minuscule qui rouvre pourtant une plaie ancienne. Un couple ne se défait presque jamais d’un coup, dans le fracas d’un événement ; il s’effrite lentement, par sédimentation, sous une multitude d’offenses trop petites pour qu’on en parle et trop nombreuses pour qu’on les oublie. Entre les générations, c’est pareil : parents et enfants devenus grands se heurtent rarement sur l’essentiel, mais s’écorchent sans fin sur les détails. Le pardon dont un foyer a besoin n’est pas d’abord le pardon spectaculaire des drames. C’est le pardon quotidien, celui de l’ordinaire, le plus banal et le plus difficile.

Faute de ce pardon quotidien, une comptabilité s’installe, silencieuse et redoutable. On tient les comptes sans même l’avouer : chaque manquement de l’autre est noté, archivé, prêt à ressurgir au prochain différend. « Et d’ailleurs, la semaine dernière, tu… » : la phrase trahit le registre secret où tout est consigné. Le ressentiment est un poison lent. Il ne tue pas d’un coup, il durcit peu à peu, jusqu’à ce que deux êtres qui s’aimaient ne se parlent plus que par nécessité. Il existe des maisons où l’on ne se dispute plus, non que la paix y règne, mais parce que le froid a tout figé. Ce silence-là n’est pas le pardon ; c’en est le contraire. C’est une guerre devenue trop lasse pour faire encore du bruit.

L’apôtre Paul écrit aux Colossiens : Supportez-vous les uns les autres, et, si l’un a sujet de se plaindre de l’autre, pardonnez-vous réciproquement. De même que Christ vous a pardonné, pardonnez-vous aussi.(Colossiens 3:13) Deux verbes s’y répondent. Le premier, anechomai, traduit par « se supporter », signifie littéralement tenir bon avec l’autre, porter son poids sans le laisser tomber, comme on soutient une charge à bout de bras. Le second, charizomai, « pardonner », est bâti sur charis, la grâce : faire grâce, remettre gratuitement. La vie commune tient à ces deux gestes noués : supporter ce qui, chez l’autre, ne changera peut-être jamais, et faire grâce pour ce qui, aujourd’hui, a blessé. Endurer et pardonner : l’un sans l’autre ne suffit pas.

Ce pardon-là ne peut être qu’un rythme, pas un exploit isolé. Lorsque Pierre demande à Jésus s’il faut pardonner jusqu’à sept fois, croyant se montrer généreux, le Seigneur répond : Jésus lui dit: Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à septante fois sept fois.(Matthieu 18:22) Autrement dit, sans compter, indéfiniment. Il ne décrit pas un héroïsme ponctuel, mais une habitude du cœur, aussi régulière que la respiration. Comme nous demandons chaque jour notre pain, nous avons chaque jour à donner et à recevoir le pardon. Jésus a d’ailleurs lié les deux dans la prière qu’il nous a laissée : pardonne-nous nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ;(Matthieu 6:12) Le pardon n’est pas un grand geste qu’on accomplirait une fois pour solde de tout compte ; c’est une remise à zéro quotidienne, sans laquelle aucun foyer ne reste longtemps respirable.

Ce chemin traverse aussi les générations, et dans les deux sens. Les enfants devenus adultes portent souvent de vieux griefs contre leurs parents : une parole dure, une préférence ressentie, une absence. L’Écriture leur demande d’honorer père et mère. Cela ne veut pas dire nier les blessures, mais cesser de les brandir, renoncer à faire payer sans fin une dette d’enfance. Et les parents, à leur tour, ont un geste rare et libérateur à poser : demander pardon à leur enfant. Rien ne désarme autant une vieille rancune qu’un père ou une mère qui dit simplement : « j’ai eu tort, pardonne-moi. » L’humilité qui descend d’une génération à l’autre guérit ce que les reproches n’ont jamais réparé. Sous un même toit, le pardon ne monte pas seulement des jeunes vers les vieux ; il redescend aussi, et c’est souvent par là qu’il commence pour de bon.

Très concrètement, quelques habitudes tiennent une maison au chaud. L’apôtre conseille de ne pas laisser le soleil se coucher sur la colère : autant qu’il dépend de vous, ne dormez pas sur un différend non déposé. Apprenez à dire à voix haute les deux mots les plus difficiles et les plus déliants d’une vie commune, « pardonne-moi », sans vous justifier dans la même phrase. Renoncez pour de bon à tenir les comptes : chaque soir, brûlez le registre du jour. Et quand la même offense revient, pardonnez-la encore, non que vous l’excusiez, mais parce que vous refusez qu’elle règne sur vous. Ces gestes minuscules, répétés, sont l’entretien ordinaire de l’amour, comme on aère une pièce pour qu’elle reste vivable.

Reste la question qui décide de tout : où trouver la force de recommencer si souvent ? Paul ne nous laisse pas l’inventer nous-mêmes. Supportez-vous les uns les autres, et, si l’un a sujet de se plaindre de l’autre, pardonnez-vous réciproquement. De même que Christ vous a pardonné, pardonnez-vous aussi.(Colossiens 3:13) Voilà la mesure et la source. La mesure d’abord : nous pardonnons autant qu’il nous a pardonné, c’est-à-dire sans limite et sans mérite. La source ensuite : nous ne puisons pas le pardon dans notre bonne volonté, vite épuisée, mais dans celui que nous avons nous-mêmes reçu à la croix, gratuitement, alors que nous étions en dette. Le foyer chrétien n’est pas une communauté de gens irréprochables qui se supporteraient par vertu ; c’est une communauté de graciés qui se font grâce. Chaque « pardonne-moi » échangé sous votre toit est un écho, ténu mais réel, du grand pardon qui vous a d’abord réconciliés avec Dieu.