L'Esprit Éditorial

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Le Travail comme Offrande

20 août 2025

Détail architectural où la lumière projette des ombres géométriques sur une surface de pierre polie
Détail architectural où la lumière projette des ombres géométriques sur une surface de pierre polie

« Tout ce que vous faites, faites-le de bon cœur, comme pour le Seigneur et non pour des hommes. »

Colossiens 3:23

Nous portons tous, plus ou moins, une hiérarchie secrète des métiers. En haut, les tâches que nous jugeons nobles et porteuses de sens ; en bas, celles qui nous paraissent grises et répétitives. Le croyant ajoute parfois un étage à l'échelle : les activités dites spirituelles, prier, servir à l'église, annoncer l'Évangile, vaudraient plus que le travail ordinaire de la semaine. De là naît une fatigue particulière, le sentiment que huit heures passées devant un écran, un tableau de bord ou un évier ne comptent pour rien devant Dieu, qu'elles sont du temps perdu pour l'éternité. Le lundi matin ressemble alors à une petite condamnation. Or l'Écriture défait cette hiérarchie sans se presser. Elle affirme que la façon dont vous accomplirez demain la plus banale de vos tâches peut devenir, au sens propre, un acte d'adoration.

Pour saisir la portée de sa parole, il faut voir à qui Paul s'adresse. Dans sa lettre aux Colossiens, il vient de parler aux maris, aux femmes, aux enfants, puis il se tourne vers les esclaves, c'est-à-dire vers ceux dont le travail était le plus contraint et le moins reconnu de tous. À ces travailleurs sans droits, il n'offre pas d'échappatoire, mais un horizon vertigineux : Tout ce que vous faites, faites-le de bon cœur, comme pour le Seigneur et non pour des hommes.(Colossiens 3:23). Qu'une tâche soit humble ou éclatante, elle change de nature dès qu'on l'accomplit pour un autre destinataire. Le geste demeure le même, porter, ranger, calculer, soigner, mais il s'adresse désormais au Christ. Ce qui ennoblit l'ouvrage, c'est celui à qui on le destine, et non son prestige apparent.

L'expression « de bon cœur » traduit un mot grec plus riche encore. Paul écrit ek psychēs, mot à mot « depuis l'âme », de tout son être. Il ne réclame pas une bonne humeur de surface ; il veut qu'on s'engage dans la tâche jusqu'au fond de soi, sans se retenir, sans faire semblant. Rien à voir avec le travail bâclé de celui qui en donne le strict minimum en se disant que, de toute façon, personne ne regarde. Or quelqu'un regarde. Travailler ek psychēs, c'est reconnaître que rien de ce que nous faisons n'échappe à Dieu, et que son regard, loin de nous surveiller comme un contremaître soupçonneux, accueille notre ouvrage comme on reçoit un présent. Une âme versée tout entière dans un geste ordinaire, et la corvée devient offrande.

Cette parole efface d'un trait la frontière entre le sacré et le profane. Les réformateurs aimaient rappeler que la servante qui balaie sa cuisine par obéissance à Dieu l'honore autant que le prédicateur en chaire. Il n'existe pas d'un côté des activités religieuses qui compteraient pour le ciel et de l'autre un travail séculier bon seulement pour la terre. Tout se vit coram Deo, devant la face de Dieu. Le comptable qui tient ses livres avec honnêteté, l'ouvrier qui pose une soudure que personne ne verra, l'aide-soignante qui lave un corps affaibli avec douceur, tous rendent un culte s'ils le font pour le Seigneur. L'employeur du chrétien n'est jamais seulement l'entreprise qui le paie : c'est le Christ, qui voit ce qu'aucun chef ne remarque et n'oublie aucun labeur accompli en son nom.

Encore faut-il éviter un contresens. Faire de son travail une offrande, ce n'est pas en faire une idole. En spiritualisant leur métier, certains se sont enfermés dans un activisme sans repos, persuadés de devoir mériter par leur zèle une valeur que Dieu leur donne pourtant gratuitement. Le mot vocation remet les choses d'aplomb : il vient du latin vocare, appeler. Une vocation ne se fabrique pas comme une carrière ; elle se reçoit comme un appel. Dieu appelle, et l'on répond ; il donne le premier, et le travail devient une réponse, pas un paiement. Le croyant ne travaille pas pour se rendre digne d'être aimé de Dieu, puisqu'il l'est déjà, en Christ, sans avoir rien produit. Il travaille parce qu'il est aimé, et son ouvrage n'est que sa reconnaissance mise en gestes.

Quelle dignité cela rend aux travaux que le monde ne voit pas. La mère qui répète cent fois les mêmes gestes pour de jeunes enfants, l'agent d'entretien qui nettoie des bureaux déserts, l'aidant qui veille un parent malade sans salaire ni applaudissement : voilà des labeurs qu'aucun classement n'honore et que le regard de Dieu couronne. Rappelons-nous que le Fils de Dieu lui-même a passé la plus grande part de sa vie à l'atelier, à travailler le bois dans un village obscur, bien avant de prêcher. Près de trente années de labeur manuel silencieux ont précédé trois années de ministère public. Si le Christ a sanctifié l'établi du charpentier, aucun poste, aucune tâche honnête n'est trop petit pour être offert à Dieu et compter devant lui.

Demain matin, avant d'allumer l'ordinateur ou de saisir vos outils, tentez ceci : offrez la journée d'un mot tout simple, Seigneur, ce travail est pour toi. Puis choisissez une tâche précise, même la plus ingrate, et accomplissez-la ek psychēs, de toute votre âme, comme si le Christ en personne devait la recevoir. Vous verrez qu'une besogne offerte ne pèse pas comme une besogne subie. Le soir venu, remettez-la-lui, sans vous juger sur vos seuls résultats. Notre travail, si bien fait soit-il, n'achète pas l'amour de Dieu ; il en découle. Celui qui nous appelle à travailler comme pour le Seigneur est le même qui, ayant pris la condition de serviteur, s'est abaissé jusqu'à laver des pieds. Nous ne servons pas pour être aimés ; nous servons parce que lui, le premier, nous a servis.