L'Esprit Éditorial

Méditation

Les Disciples d'Emmaüs, le Cœur Brûlant

4 août 20248 min de lecture
T-shirt de lin organique soigneusement plié sur un tabouret de bois brut, texture naturelle du tissu révélée par une lumière douce
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« Et ils se dirent l'un à l'autre: Notre coeur ne brûlait-il pas au dedans de nous, lorsqu'il nous parlait en chemin et nous expliquait les Écritures? »

Luc 24:32

Le soir tombe sur la route d'Emmaüs. Deux disciples s'éloignent de Jérusalem, et l'évangéliste note qu'ils marchent le visage sombre (Luc 24:17). Ils avaient tout misé sur un homme cloué au bois trois jours plus tôt, et leur phrase résume l'effondrement de toute une génération croyante : Nous espérions que ce serait lui qui délivrerait Israël; mais avec tout cela, voici le troisième jour que ces choses se sont passées.(Luc 24:21) L'imparfait dit tout. On espérait, au passé. La déception n'est pas un péché à cacher ; c'est le point de départ que Luc choisit pour nous. Dieu ne rejoint pas ces hommes au sommet d'une extase, il les rejoint sur la route poussiéreuse d'un rêve brisé. C'est là qu'un inconnu se met à marcher à leur allure, épousant le rythme de leur peine sans jamais le brusquer.

L'inconnu ne commence pas par se révéler. Il questionne, il écoute, il laisse les deux hommes déballer leur chagrin jusqu'au bout. Puis il fait une chose déconcertante : au lieu d'une apparition ou d'un prodige, il ouvre le texte. Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait.(Luc 24:27) Le Ressuscité aurait pu se dévoiler d'un seul mot. Il choisit la lente traversée des Écritures, de la Genèse aux prophètes, pour montrer que la croix n'était pas un accident mais l'accomplissement d'une longue promesse. Tel est l'ordre que le Seigneur privilégie : la Parole éclaire les faits, et le cœur reconnaît ensuite.

Le verbe grec que Luc emploie pour « expliquait » est diēnoigen, de dianoigō, ouvrir entièrement, déverrouiller ce qui était clos. Le même mot revient deux fois dans la scène : leurs yeux s'ouvrirent (Luc 24:31), puis Jésus leur ouvrit l'esprit pour comprendre les Écritures (Luc 24:45). Un seul geste et trois portes : le texte, les yeux, l'intelligence. Nous croyons souvent que la difficulté vient d'un sens caché de la Bible ; la scène d'Emmaüs suggère plutôt que c'est notre regard qui a besoin d'être déverrouillé. L'Écriture ne manquait pas de clarté ; c'est l'homme qui avait besoin d'un cœur ouvert pour l'entendre enfin comme elle se donnait.

Puis vient le mot qui donne son titre à cette méditation. Une fois l'inconnu reconnu et disparu, les deux disciples reviennent sur ce qu'ils ont vécu : Et ils se dirent l'un à l'autre: Notre coeur ne brûlait-il pas au dedans de nous, lorsqu'il nous parlait en chemin et nous expliquait les Écritures?(Luc 24:32) Le terme grec est kaiomenē, du verbe kaiō, brûler, être en feu, se consumer. Rien d'une émotion tiède ni d'un vague réconfort : une chaleur qui envahit le dedans de l'homme pendant que la Parole est ouverte. Remarquez le moment exact de cette brûlure. Elle vient quand il parle, avant même qu'ils le voient. Le feu prend à l'écoute de l'Écriture expliquée, avant la reconnaissance. La Parole portée par le Ressuscité met le cœur en combustion.

Il faut résister ici à une tentation répandue : chercher la brûlure pour elle-même, courir après le frisson spirituel comme après une expérience à collectionner. Le texte ne va pas dans ce sens. Les disciples ne cherchaient rien ; ils marchaient, tristes, et c'est la Parole ouverte qui a allumé le feu à leur insu. La méditation chrétienne ne se vide pas pour ressentir, elle se remplit de l'Écriture, et la chaleur, quand elle vient, est un fruit plutôt qu'un but. On ne fabrique pas ce feu à coups de techniques ou d'efforts intenses. On expose son cœur au texte, patiemment, et l'on s'aperçoit après coup qu'il brûlait. La distance entre les deux attitudes est immense : la première idolâtre l'émotion, la seconde reçoit la Parole et laisse Dieu disposer du reste.

Voyons enfin où tout cela conduit. Le cœur brûlant ne les laisse pas assis à savourer leur émotion : Ils se levèrent à l'heure même, retournèrent à Jérusalem, et ils trouvèrent les onze, et ceux qui étaient avec eux, assemblés.(Luc 24:33) De nuit, sur les onze kilomètres qu'ils venaient de parcourir en sens inverse, ils repartent annoncer que le Seigneur est vivant. Le feu de la Parole n'est pas une couverture pour se réchauffer seul ; il pousse dehors, vers les frères, vers l'annonce. Et ce que Christ a accompli à la croix, une fois pour toutes, devient une nouvelle qu'on ne peut garder pour soi. La reconnaissance, d'ailleurs, s'était faite à la fraction du pain (Luc 24:35) : dans le geste le plus ordinaire d'un repas partagé, l'invité devenu hôte se laisse enfin voir.

Que faire de cette scène cette semaine ? Rien de spectaculaire. Ouvrez un passage des Évangiles, un seul, et lisez-le lentement en demandant simplement : Seigneur, montre-moi comment tu es là. Ne courez pas après le feu ; cherchez le Christ que le texte donne. La brûlure, s'il plaît à Dieu, viendra par surcroît ; ou elle ne viendra pas ce jour-là, et ce n'est pas grave, car la Parole reste vraie même quand notre cœur est froid. Ce qui a rejoint les disciples d'Emmaüs peut nous rejoindre sur nos propres routes de déception, non par notre ferveur mais par sa grâce qui vient marcher à côté de nous. C'est lui qui s'approche et se donne à reconnaître. À nous d'écouter, et de repartir vers les autres.