L'Esprit Éditorial

Méditation

Quiconque Boit de Cette Eau

8 août 20248 min de lecture
Tirage typographique minimaliste d’un verset en élégante police à empattements, posé sur une surface de pierre près d’une branche séchée
Tirage typographique minimaliste d’un verset en élégante police à empattements, posé sur une surface de pierre près d’une branche séchée

« Mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura jamais soif, et l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d'eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle. »

Jean 4:14

Il est midi à Sychar, l'heure où la chaleur écrase la Samarie et où l'on ne sort pas, sauf quand on préfère la solitude au regard des autres. Une femme vient puiser, seule, son seau à la main. Jésus est là, assis au bord du puits, fatigué du chemin. Il a soif. Le Fils de Dieu, celui par qui les sources ont été creusées, demande à boire à une inconnue que sa vie a tenue à l'écart. Jean note soigneusement le détail : les Juifs n'avaient pas de relations avec les Samaritains. Tout, dans cette scène, aurait dû empêcher la rencontre, l'heure, le lieu, l'hostilité, la honte. C'est là pourtant que la Parole s'assoit et attend. Dieu ne fuit pas nos midis brûlants ; il s'y installe et engage la conversation.

La conversation glisse aussitôt du puits vers l'essentiel. Jésus renverse les rôles : celui qui demandait à boire se met à offrir. Jésus lui répondit: Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit: Donne-moi à boire! tu lui aurais toi-même demandé à boire, et il t'aurait donné de l'eau vive.(Jean 4:10), lui dit-il, tu m'aurais toi-même demandé de l'eau vive. Le grec, hudôr zôn, dit littéralement une eau vivante, une eau courante, à l'opposé de l'eau dormante d'une citerne. Puis vient la promesse de notre verset : cette eau deviendra en lui une source qui jaillira jusque dans la vie éternelle. Le verbe rendu par « jaillira », hallomai, décrit un jet qui bondit, qui saute avec force. Ce que Christ donne ne stagne pas en nous comme un dépôt religieux : cela jaillit, cela déborde, cela vit. Il n'offre pas un meilleur seau ni une meilleure technique pour puiser, mais une source intérieure qui ne dépend plus du puits.

Nous la connaissons tous, l'autre eau, celle dont Jésus dit qu'on y aura de nouveau soif. Nous descendons nos seaux dans mille puits : la réussite, l'approbation, l'amour humain, l'accumulation, l'agitation qui nous étourdit. Chaque gorgée promet d'étancher et chacune nous laisse, quelques heures plus tard, aussi assoiffés qu'avant. Le prophète Jérémie avait déjà nommé la double faute : abandonner la source d'eau vive pour se creuser des citernes crevassées qui ne retiennent pas l'eau. Ces choses ne sont pas toutes mauvaises. Simplement, elles ne sont pas faites pour porter le poids de notre soif la plus grande. Ce sont des ruisseaux, pas la source. Les traiter en dieux, c'est les condamner à nous décevoir, et nous condamner à revenir au puits, encore et encore, sous le soleil de midi.

Alors Jésus touche l'endroit exact de la blessure : Va, lui dit Jésus, appelle ton mari, et viens ici.(Jean 4:16) Elle en a eu cinq, et l'homme avec qui elle vit maintenant n'est pas le sien. Voyez comment il s'y prend : il nomme le péché avec une précision qui ne laisse aucune échappatoire, et sans un mot de mépris. Il ne l'humilie pas, il ne lui fait pas la leçon ; il la connaît de part en part et il reste. C'est cela, être vu par le Christ : être découvert jusqu'au fond et, dans le même moment, n'être pas rejeté. Beaucoup fuient Dieu parce qu'ils redoutent ce regard. Or le regard qui nomme notre soif est celui-là même qui offre la source. La vérité qui nous met à nu est aussi celle qui nous relève. On ne reçoit pas l'eau vive sans laisser le Christ voir le seau vide que nous cachons.

Voyez aussi ce que Jésus n'offre pas. Pas un rite à accomplir, pas un pèlerinage vers le bon sommet, pas une performance religieuse qui vaudrait enfin l'approbation du ciel. La Samaritaine essaie justement de détourner l'échange vers la vieille querelle des lieux de culte, Garizim contre Jérusalem. Jésus ne la suit pas sur ce terrain. Le don de Dieu, dit-il, se reçoit, il ne s'achète pas. Tout l'Évangile tient là, au bord d'un puits : la faveur imméritée précède et dépasse le moindre effort. Nous ne creusons pas jusqu'à Dieu à force de disciplines ; c'est lui qui vient s'asseoir près de nos puits taris et qui donne. L'eau vive n'est pas une récompense réservée aux assoiffés méritants. C'est un cadeau tendu à une femme que tout le village jugeait indigne, à l'heure où elle se croyait seule.

La suite est magnifique de sobriété : la femme laissa sa cruche. Venue pour de l'eau, elle repart sans son seau, courant vers la ville qu'elle fuyait le matin même. Ce qu'elle a trouvé rend d'un coup dérisoire ce qu'elle était venue chercher. Elle qui se cachait devient la première à annoncer Christ en Samarie : Venez voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait; ne serait-ce point le Christ?(Jean 4:29) Voilà le signe que la source jaillit pour de bon : elle déborde vers les autres. Une soif étanchée en Christ ne se garde pas jalousement, elle se répand. Jésus révèle enfin qu'on adorera le Père en esprit et en vérité, non plus attaché à un lieu, mais relié à une personne. La cruche laissée au bord du puits est le premier geste de cette adoration nouvelle.

Cette semaine, l'invitation est simple et exigeante à la fois. Avant de descendre le premier seau dans les puits habituels, le téléphone dès le réveil, l'agenda qui nous étourdit, le regard des autres qui nous jauge, arrêtons-nous un instant au bord du vrai puits. Nommons devant Christ la soif que nous essayons d'étancher ailleurs, sans nous humilier ni nous chercher d'excuses : il la connaît déjà. Puis recevons, mains ouvertes, ce qui ne se mérite pas. Un psaume lu lentement, une prière honnête, un silence habité de sa présence : voilà peut-être notre façon de boire aujourd'hui. La grâce n'attend pas que nous soyons présentables, elle s'assoit près de nous à midi. Et si la source jaillit pour de bon, nous laisserons nous aussi quelque cruche au bord du chemin, pour courir dire à quelqu'un ce que nous avons trouvé.