Vie Quotidienne — 7 min de lecture
Les Écrans, le Temps Volé à la Famille
8 septembre 2024

« Prenez donc garde de vous conduire avec circonspection, non comme des insensés, mais comme des sages ; rachetez le temps, car les jours sont mauvais. »
Il est vingt heures, toute la famille est là. Personne ne manque à l'appel : les manteaux sont accrochés, le dîner refroidit, les lampes sont allumées. Et pourtant la maison est curieusement vide. Chacun est présent de corps mais parti ailleurs, happé par une petite lucarne lumineuse tenue au creux de la main, ce rectangle qui ouvre sur le monde entier et se ferme sur ceux qui vous entourent. On se croise sans se voir, on partage un canapé sans partager un regard. Le vol est parfait parce qu'il est invisible : personne n'a rien pris de force, chacun a seulement glissé, tout doucement, hors de la pièce où son corps restait. Et le soir venu, nul ne saurait dire ce qui s'est échangé, ni même s'il s'est échangé quelque chose.
Ce que l'écran dérobe n'est pas d'abord une grande chose, ce sont les petites. Pas les rendez-vous solennels, mais les interstices : ces trois minutes avant le repas, ce trajet en voiture, ce moment flottant après le dîner où, autrefois, une confidence pouvait naître. La vie d'une famille ne se joue pas dans les grandes déclarations, elle se tisse dans ces miettes de temps où l'on est simplement là. Or le défilement sans fin se nourrit de ces miettes : il comble chaque vide, occupe chaque attente, remplit chaque silence avant qu'il ait pu devenir fécond. On croit ne perdre que des secondes. On perd en réalité le terreau où pousse tout le reste, la connaissance patiente de ceux avec qui l'on vit.
L'apôtre Paul écrit aux Éphésiens : Prenez donc garde de vous conduire avec circonspection, non comme des insensés, mais comme des sages ; rachetez le temps, car les jours sont mauvais.(Éphésiens 5:15-16)
Le verbe grec traduit par « racheter », exagorazô, vient du marché : c'est le geste de celui qui rachète une marchandise, ou un captif, pour l'arracher à sa condition. Et le mot rendu par « temps » n'est pas chronos, la durée qui s'écoule, mais kairos, l'instant opportun, l'occasion qui passe et ne repasse pas. Paul ne demande donc pas de gagner du temps comme on gagne de l'argent ; il demande de saisir des occasions, de les arracher au néant qui les guette. Chaque soirée en famille est un kairos, une occasion offerte une seule fois, car l'enfant de ce soir n'aura plus jamais tout à fait le même âge demain.
On aurait tort, pourtant, de faire de l'écran le seul coupable et d'en rester là. L'outil n'est pas le péché : le même appareil relie une grand-mère éloignée, porte une Bible dans la poche, permet un travail honnête. Quand Paul dit que les jours sont mauvais, il ne vise pas une technologie, il vise une pente, celle d'une époque qui endort la vigilance et laisse filer l'essentiel sans s'en apercevoir. Le danger n'est pas l'objet, c'est la dérive : cette manière de céder par défaut, sans jamais rien décider. Vivre en sages, c'est reprendre la main sur ce qui, autrement, décide à notre place. Il ne s'agit pas de diaboliser la lucarne, mais de cesser de la laisser régner sans l'avoir jamais couronnée.
Il faut aussi écouter ce que l'écran nous promet, car il ne séduit pas pour rien. Il offre une évasion quand la journée fut lourde, une compagnie quand le silence pèse, un peu de nouveauté quand la vie semble se répéter. Ce sont là de vrais besoins, et il serait cruel de les nier. Mais l'écran les exauce en faux-monnayeur : il donne une présence sans visage, un repos qui ne repose pas, une abondance qui laisse plus creux qu'avant. Notre cœur cherche à travers lui ce que lui ne peut pas donner : être rejoint, apaisé, comblé. Reconnaître ce désir sous l'habitude, c'est déjà commencer à le porter vers le seul qui peut y répondre, au lieu de la machine qui l'excite sans jamais l'étancher.
Racheter le temps, concrètement, cela se décide. On peut choisir une heure, ce soir, où les téléphones dorment ensemble dans un même panier, loin de la table. On peut, quand un enfant parle, lever les yeux de l'écran avant de lever les yeux vers lui : ce regard rendu est déjà un cadeau. On peut instaurer un moment sans lucarne, non comme une punition mais comme une fête, celle de se retrouver. Pas besoin de règlement intérieur ni de grands serments ; une seule occasion saisie vaut mieux que dix résolutions abandonnées. Commencez petit, cette semaine, et laissez le foyer retrouver le goût oublié de sa propre présence, le luxe tranquille d'un visage qui vous regarde vraiment.
Car nous ne rachetons le temps que parce qu'un Autre nous a d'abord rachetés. Le Fils de Dieu n'a pas aimé les hommes à distance, derrière un écran de gloire. Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père.(Jean 1:14)
Il a donné sa présence entière, jusqu'à la croix, à ceux-là mêmes qui la lui volaient. C'est de cette présence reçue que naît la nôtre. Nous n'offrons pas à nos proches une attention arrachée de force à notre volonté ; nous leur rendons un peu de l'attention dont Dieu nous entoure sans compter. Éteindre l'écran, ce soir, n'est pas une performance de plus à réussir. C'est laisser la grâce descendre jusque dans nos salons et rendre à ceux que nous aimons un temps que Dieu, lui, ne nous mesure jamais.
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