L'Esprit Éditorial
Art de Vivre8 min de lecture

Tenir un Journal Spirituel : L'Art de Se Souvenir

31 mai 2024

Journal moderne ouvert posé sur un tissu de lin doux, accompagné d'un stylo élégant

Journal moderne ouvert posé sur un tissu de lin doux, accompagné d'un stylo élégant

« Mon âme, bénis l'Éternel, Et n'oublie aucun de ses bienfaits! »

Psaume 103:2

Il y a une pauvreté secrète dans nos vies, et elle ne tient pas à ce qui nous manque : elle tient à ce que nous oublions. Le soir venu, nous ne savons déjà plus ce que la matinée nous avait donné. La grâce reçue mardi s'efface sous les soucis de jeudi. Nous traversons des années entières de fidélité divine sans en garder mémoire, comme on marcherait sur un chemin semé de pièces d'or sans jamais baisser les yeux. Tenir un journal spirituel ne consiste pas à se contempler soi-même. C'est prendre le temps, une plume à la main, d'écrire ce que Dieu a fait, pour que demain ne perde pas ce qu'aujourd'hui a reçu. C'est lutter, très concrètement, contre l'amnésie du cœur.

Le psalmiste connaît ce combat. Il ne s'adresse pas d'abord aux autres : il se parle à lui-même. Mon âme, bénis l'Éternel, Et n'oublie aucun de ses bienfaits!(Psaume 103:2) L'ordre est donné à sa propre âme, comme on secoue un dormeur. Il faut se commander à soi-même de ne pas oublier, parce que l'oubli est notre pente naturelle. Le verbe hébreu qui traverse toute l'Écriture, zakar, se souvenir, n'a jamais été un simple exercice de mémoire : c'est faire revivre au présent ce que Dieu a accompli, pour en tirer confiance aujourd'hui. Israël écrivait, dressait des pierres, instituait des fêtes, exactement pour cela. Le journal spirituel est notre pierre dressée à nous, discrète et personnelle, mais vraie.

Beaucoup hésitent, persuadés qu'il faudrait de belles phrases ou une âme de poète. Rien n'est plus faux. Un journal spirituel supporte la maladresse, les ratures, les jours vides. On peut y écrire trois lignes : un verset qui a arrêté le regard le matin, une prière griffonnée, un merci pour une chose minuscule. On peut aussi y déposer la plainte, car les Psaumes eux-mêmes débordent de cris. Ce qui compte n'est pas la qualité littéraire, mais l'honnêteté devant Dieu. Ce cahier n'est pas fait pour être lu par d'autres ; il n'a pas à flatter. Il est le lieu où l'on ose écrire vrai, en sachant qu'un Père nous lit avec tendresse, et non avec la sévérité d'un correcteur.

Ce qui rend cette pratique féconde, c'est la relecture. Écrire n'est que la première moitié ; se retourner sur ce qu'on a écrit est la seconde. Quelques mois plus tard, on rouvre les pages et l'on découvre, stupéfait, que la prière posée en larmes au printemps a reçu sa réponse en été, autrement qu'on ne l'attendait, mais réellement. On voit se dessiner une ligne de fidélité là où l'on ne percevait, jour après jour, que du désordre. Le journal transforme une succession d'instants isolés en une histoire, et cette histoire porte une signature : celle de Dieu qui conduit. La foi se nourrit beaucoup de cette mémoire relue. Se rappeler ce qu'il a fait hier devient la raison la plus solide de lui faire confiance pour demain.

Il faut pourtant nommer un danger, car cette pratique peut se corrompre. Le journal peut glisser vers le nombrilisme, le ressassement de soi, l'analyse sans fin de ses propres états d'âme. On tourne alors autour de son moi comme autour d'une idole, et l'exercice qui devait ouvrir sur Dieu se referme sur nous. La règle est simple : que la plus grande part des pages parle de Lui. On y note ce que Dieu a dit, ce qu'il a donné, ce qu'il a montré, davantage que la météo de nos humeurs. La méditation chrétienne ne cherche jamais à se vider ni à se contempler ; elle se remplit de la Parole. Un bon journal est d'abord un journal habité par l'Écriture, où nos lignes répondent aux siennes.

Comment commencer cette semaine sans se décourager ? Choisis un cahier simple et un moment fixe, même bref : cinq minutes après le café du matin suffisent. Écris la date, un verset lu ce jour-là, puis une seule phrase de réponse, qu'elle soit action de grâce, demande ou aveu. N'exige rien de plus. Si un jour tu n'écris pas, ne transforme pas cet oubli en faute : reprends le lendemain, sans dette. Le but n'est pas de tenir un registre parfait, mais de laisser une trace fidèle, si imparfaite soit-elle. Trois lignes vraies chaque semaine valent mieux qu'un beau projet abandonné au bout de dix jours. La constance humble tient plus longtemps que la ferveur qui s'épuise.

Au fond, ce cahier ne nous sauve pas, et il faut le redire clairement. Aucune discipline, si belle soit-elle, n'ajoute un gramme à la grâce : Christ a tout accompli, une fois pour toutes, à la croix, et notre salut ne repose sur aucun de nos exercices. Le journal ne fabrique pas la fidélité de Dieu ; il en recueille les traces. Il ne mérite rien ; il rend grâce. Voilà pourquoi il peut rester si léger, si joyeux, libéré de toute pression de résultat. En écrivant ce que le Seigneur fait, nous ne bâtissons pas notre justice : nous apprenons à mieux voir la sienne, déjà donnée, et à bénir, avec le psalmiste, celui qui n'oublie aucun de nous.