Prière
Bénir Dieu quand Tout Va Bien
On prie facilement dans le manque ; on oublie plus vite dans l'abondance. Moïse avertit un peuple sur le point d'entrer dans un pays de rassasiement : le danger n'est pas la famine, c'est l'oubli.
Prière — 7 min de lecture
28 août 2026

« Lorsque tu mangeras et te rassasieras, tu béniras l'Éternel, ton Dieu, pour le bon pays qu'il t'a donné. »
Nous savons prier quand nous manquons de quelque chose. La détresse a cette vertu de nous jeter à genoux ; devant la maladie, le chômage, l'angoisse, les mots de la prière montent d'eux-mêmes. Le vrai test de la vie de prière n'est pas là. Il se joue dans les temps où tout va bien, où rien ne presse, où le cœur, rassasié, oublie doucement de remercier. Moïse le savait, lui qui s'adressait à un peuple sur le point d'entrer dans une terre de promesse après quarante ans de désert. Il ne les met pas en garde contre la famine qui les attendrait, mais contre l'abondance.
Écoutez sa consigne, d'une simplicité désarmante. Lorsque tu mangeras et te rassasieras, tu béniras l'Éternel, ton Dieu, pour le bon pays qu'il t'a donné.(Deutéronome 8:10)
Lorsque tu mangeras et que tu te rassasieras, alors tu béniras l'Éternel. Le moment du danger, aux yeux de Moïse, n'est pas celui de la faim, mais celui du rassasiement. Et il enchaîne aussitôt sur l'avertissement qui explique tout : Garde-toi d'oublier l'Éternel, ton Dieu, au point de ne pas observer ses commandements, ses ordonnances et ses lois, que je te prescris aujourd'hui.(Deutéronome 8:11)
Garde-toi d'oublier l'Éternel. Voilà nommé le péril de la prospérité. Ce n'est pas le malheur qui nous éloigne le plus sûrement de Dieu, c'est le bonheur mal reçu, l'abondance qui s'installe et qui, peu à peu, nous fait croire que nous n'avons plus besoin de personne.
Moïse décrit le mécanisme avec une précision redoutable dans la suite du chapitre. Quand tes troupeaux se multiplieront, dit-il en substance, quand ton argent s'accroîtra et que tout ce que tu possèdes se multipliera, prends garde que ton cœur ne s'enfle et que tu n'oublies l'Éternel qui t'a fait sortir de la servitude. Le danger, ce n'est pas la richesse en elle-même, c'est l'orgueil qu'elle nourrit, cette phrase secrète que le cœur rassasié finit par murmurer : c'est ma force et la puissance de ma main qui m'ont acquis ces biens. L'oubli de Dieu commence par l'oubli qu'on a tout reçu.
Il y a là un diagnostic qui traverse les siècles et qui nous vise directement. Nous vivons dans une abondance dont les générations passées n'auraient pas rêvé, et cette abondance émousse notre prière plus sûrement qu'aucune persécution. Quand le frigo est plein, quand le toit tient, quand les enfants vont bien, la reconnaissance s'efface et la prière se raréfie. Non par révolte, mais par distraction. On ne se détourne pas de Dieu d'un coup ; on l'oublie lentement, à mesure qu'on cesse de dépendre visiblement de lui. Le confort est un anesthésiant spirituel dont on ne sent pas l'effet.
C'est pourquoi l'action de grâces n'est pas une politesse pieuse ; elle est un combat spirituel. Rendre grâce, c'est refuser activement l'amnésie du cœur rassasié. C'est nommer, encore et encore, que ce pain, ce toit, cette santé, ces proches, tout cela est reçu et non produit par nous. Le mot hébreu qui dit reconnaître Dieu est proche de celui qui dit se souvenir ; bénir et se souvenir vont ensemble. Bénir Dieu quand tout va bien, c'est tenir la mémoire éveillée, refuser de prendre pour acquis ce qui est un don, et garder le cœur humble dans le rassasiement même.
Il ne faut évidemment pas retomber dans une culpabilité qui gâcherait toute joie. Moïse ne dit pas au peuple de se méfier du bon pays, ni de ne pas jouir de ses fruits. Dieu leur donne un pays où le pain ne manquera pas, et il les invite à s'y rassasier. La reconnaissance n'assombrit pas la joie, elle l'approfondit. Le croyant qui bénit Dieu pour un bon repas ne mange pas moins bien ; il mange mieux, car il goûte, par-dessus le pain, la bonté de Celui qui le donne. La gratitude ne prive de rien ; elle ajoute à chaque bien reçu la présence du Donateur.
Alors cette semaine, prends le contre-pied de ta pente naturelle. Là où tu es rassasié, là où rien ne te manque et où tu aurais tendance à ne rien demander parce que tout va bien, arrête-toi et bénis Dieu. Nomme trois biens que tu tiens pour acquis et rends-en grâce comme s'ils t'étaient offerts pour la première fois. Tu découvriras que la prière du cœur comblé, celle qui bénit dans l'abondance, est peut-être plus difficile que la prière de la détresse, mais qu'elle garde le cœur là où il doit être : tourné, dans le manque comme dans le rassasiement, vers Celui de qui vient tout don parfait.
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