L'Esprit Éditorial

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Communiquer sans Blesser dans le Couple

16 décembre 2024

Bougeoir en laiton et bougie blanche sur un plateau de pierre minimaliste, dans une lumière naturelle chaleureuse
Bougeoir en laiton et bougie blanche sur un plateau de pierre minimaliste, dans une lumière naturelle chaleureuse

« Sachez-le, mes frères bien-aimés. Ainsi, que tout homme soit prompt à écouter, lent à parler, lent à se mettre en colère ; »

Jacques 1:19

Dans un couple, ce sont rarement les grands drames qui laissent les marques les plus durables. Ce sont les phrases. Un mot lâché un soir de fatigue, une comparaison humiliante, une vérité jetée au pire moment : la trace demeure des années, et ressurgit intacte à la dispute d’après. Nous le savons tous, et nous recommençons quand même, comme si un mot coûtait moins qu’un geste. Il coûte plus. On pardonne parfois un acte plus vite qu’une parole, parce que la parole atteint l’endroit où l’on se croyait à couvert : l’estime que l’autre nous portait. Apprendre à se parler sans se blesser n’a donc rien d’un luxe de confort ; pour l’intimité, c’est une question de vie ou de mort.

Jacques, en une seule phrase, aligne trois consignes dont l’ordre n’a rien d’innocent : Sachez-le, mes frères bien-aimés. Ainsi, que tout homme soit prompt à écouter, lent à parler, lent à se mettre en colère ;(Jacques 1:19) Nous faisons d’instinct tout le contraire : prompts à la colère, prompts à parler, lents à écouter. L’apôtre ne nous demande pas de ressentir autre chose, il nous demande de nous mouvoir dans l’autre sens, en reculant la parole, en différant la colère, en avançant l’oreille. On est loin de la recette de développement personnel ; il s’agit d’une sagesse qui commence par la méfiance de soi. Celui qui se sait prompt à mal réagir prend ses précautions à l’avance. La maturité chrétienne ne consiste pas à se croire maître de ses réactions, mais à connaître ses pentes pour s’organiser contre elles.

Le grec éclaire la mécanique. « Prompt » traduit tachys, le rapide, le vif ; « lent » traduit bradys, ce qui prend son temps, ce qui traîne à dessein. Jacques nous veut rapides d’un seul organe, l’oreille, et lents de deux autres, la langue et l’humeur. On l’a noté dès les Pères de l’Église : Dieu nous a donné deux oreilles et une seule bouche, et la proportion vaut programme. Écouter vite ne signifie pas répliquer vite ; cela signifie tendre l’attention avant même que s’allume le besoin de répondre. Dans un couple, la plupart des conflits ne sont pas un dialogue mais deux monologues qui attendent leur tour. Jacques casse ce tour de rôle : il dit de commencer par recevoir.

Écouter, au fond, c’est le premier acte d’amour de la journée. Saisir non pas seulement les mots de l’autre, mais le besoin qui se cache dessous, la fatigue derrière le reproche, la peur derrière l’agacement, cela oblige à suspendre un instant sa propre défense. L’exercice est rude, car en pleine dispute nous n’écoutons pas pour comprendre, nous écoutons pour préparer la riposte. La consigne de Jacques désamorce cette guerre : elle nous pousse à offrir à l’autre ce que nous réclamons pour nous, être entendus avant d’être jugés. Bien souvent, un conjoint qui se sent réellement écouté n’a même plus besoin d’avoir raison ; la moitié du conflit s’éteint d’avoir simplement été reçue.

Être lent à la colère ne signifie pas la refouler jusqu’à ce qu’elle éclate ailleurs. La Bible ne réclame pas qu’on anesthésie le cœur ; elle réclame un délai. Entre l’étincelle et la parole, glisser une pause, quelques secondes, parfois une nuit entière, le temps de choisir ce qu’on fera de sa colère plutôt que de la subir. La colère immédiate en dit toujours plus qu’on ne pense et blesse toujours plus qu’on ne voulait. Le temps différé, lui, aide à démêler le vrai problème de la mauvaise humeur du moment. Que de mots irréparables auraient été épargnés par une seule minute de silence choisie à temps.

Plus loin, Jacques reviendra sur cette langue minuscule, qu’il compare au gouvernail d’un navire, puis à l’étincelle qui embrase une forêt : si petite, et déjà capable d’orienter ou de ravager toute une vie commune. De là vient qu’il faille, quand la parole a dérapé, savoir réparer sans attendre. Dire clairement ce qu’on a lancé de blessant, sans se retrancher derrière la fatigue ou derrière les torts de l’autre, et demander pardon pour ces mots précis : voilà l’ordinaire d’un couple qui dure. On ne devient pas doux en se défendant de jamais faillir ; on le devient en apprenant à revenir vite une fois qu’on a failli.

Reste l’aveu que Jacques lui-même lâche quelques versets plus loin, au sujet de cette langue : mais la langue, aucun homme ne peut la dompter; c’est un mal qu’on ne peut réprimer; elle est pleine d’un venin mortel.(Jacques 3:8) De quoi nous ôter toute prétention. La maîtrise de la parole n’est pas un muscle qu’on musclerait à la seule volonté ; c’est un fruit qui mûrit à mesure que le cœur se laisse transformer. Jésus l’a dit : Races de vipères, comment pourriez-vous dire de bonnes choses, méchants comme vous l’êtes? Car c’est de l’abondance du cœur que la bouche parle.(Matthieu 12:34) La communication d’un couple chrétien ne commence donc pas à la bouche, elle commence aux genoux, là où l’on demande à Christ, la Parole faite chair, de changer la source elle-même. Lui seul parle toujours pour relever, jamais pour écraser. Devenir, l’un pour l’autre, un peu de cette parole-là : voilà le but, et c’est d’abord une grâce avant d’être un effort.