Vie Quotidienne — 8 min de lecture
Discerner les Grandes Décisions du Foyer
21 décembre 2024

« Vous devriez dire, au contraire : Si Dieu le veut, nous vivrons, et nous ferons ceci ou cela. »
Il vient, dans la vie d’un foyer, des décisions trop grandes pour la table de la cuisine où on les pose pourtant. Déménager ou rester. Accepter ce poste qui éloigne, refuser celui qui étouffe. Changer l’enfant d’école. Acheter cette maison qui engage vingt ans. Accueillir un parent vieillissant sous son toit. Ces questions-là ne se règlent pas d’un trait de plume ; elles pèsent, elles réveillent la nuit, elles dressent parfois deux époux l’un contre l’autre parce que chacun voit une part du vrai. Devant elles, on voudrait une certitude, une voix claire, un panneau planté au bord de la route. Et le plus souvent, il n’y a que le silence, deux tasses qui refroidissent, et le sentiment vertigineux de tenir entre ses mains un avenir qu’on ne maîtrise pas.
Face à ce vertige, deux fausses issues nous tendent les bras. La première est la présomption : décider comme si nous étions maîtres du lendemain, aligner les chiffres, verrouiller le plan, avancer avec l’assurance de qui a tout prévu. La seconde est la paralysie : ne rien décider, attendre indéfiniment un signe dans le ciel, sacraliser l’hésitation au point d’en faire une vertu. Les deux se ressemblent plus qu’elles ne le croient, car les deux esquivent la même question. Le présomptueux se passe de Dieu en croyant tenir l’avenir ; le paralysé se passe de sa propre responsabilité en attendant que Dieu décide à sa place. L’Écriture ne nous laisse ni dans l’arrogance de celui qui sait tout, ni dans la démission de celui qui ne veut rien porter.
Jacques s’adresse justement à des marchands sûrs d’eux, qui disaient : nous irons dans telle ville, nous y passerons une année, nous trafiquerons et nous gagnerons. Il leur répond : Vous devriez dire, au contraire : Si Dieu le veut, nous vivrons, et nous ferons ceci ou cela.(Jacques 4:15)
La formule grecque, ean ho kyrios thelêsê (que le latin a fixée en Deo volente, « Dieu voulant »), n’a rien d’une superstition pieuse ; c’est un acte de lucidité. Car, demande Jacques, qu’est-ce que votre vie ? Vous êtes une vapeur qui paraît pour un peu de temps, et qui ensuite disparaît.(Jacques 4:14)
Le mot qu’il emploie, atmis, désigne le souffle qui s’échappe d’une bouche dans le froid du matin : là un instant, déjà évanoui. Décider en chrétien, c’est décider en se sachant vapeur devant l’Éternel.
Gardons-nous pourtant d’un contresens. « Si Dieu le veut » n’est pas une formule magique qu’on colle à la fin d’un projet pour le baptiser, et ce n’est pas davantage un fatalisme qui hausserait les épaules en murmurant « advienne que pourra ». Jacques ne demande pas de moins réfléchir ; il demande de tenir autrement ce qu’on a réfléchi. On planifie toujours, car la sagesse biblique loue la prévoyance, mais on planifie les mains ouvertes, prêt à ce que Dieu redresse la trajectoire. Tout ne se joue pas dans le sérieux du plan, mais dans la prise qu’on garde dessus. Le présomptueux serre son projet comme une proie ; le croyant le présente comme une offrande. L’un dit à Dieu ce qu’il fera ; l’autre lui demande ce qu’il doit faire, et consent d’avance à être détrompé.
Reste la question pratique : comment savoir ce que Dieu veut ? Pas par un éclair mystique qui dispenserait de réfléchir. Le discernement chrétien avance par des voies patientes et sobres. Il commence par l’Écriture, car Dieu ne contredit jamais dans le secret ce qu’il a dit au grand jour. Il passe par la prière tenace, celle où l’on expose la décision au Seigneur jusqu’à ce que les motifs cachés remontent à la surface. Le conseil des frères l’éclaire aussi : un ancien, un couple plus âgé, la communauté qui nous connaît, car nul n’est bon juge de sa propre cause et Dieu parle souvent par la bouche des autres. Il se vérifie enfin dans la paix intérieure et dans les portes que la providence ouvre ou ferme. Aucun de ces signes ne suffit à lui seul. Ensemble, patiemment recueillis, ils dessinent un chemin.
Concrètement, un foyer peut apprendre à décider devant Dieu plutôt que sans lui. Avant la grande décision, priez-la ensemble, à voix haute, mari et femme, en osant nommer vos peurs autant que vos désirs. Écrivez le projet, et prenez au sérieux ce « si Dieu le veut » que vous y inscrivez : c’est un vrai droit de veto que vous reconnaissez à Dieu, pas une simple formule de politesse. Prenez le temps de consulter quelqu’un de plus âgé dans la foi, et écoutez-le pour de vrai, même quand il dérange. Surtout, laissez à Dieu un délai réel pour répondre : la précipitation est souvent le premier symptôme de la présomption. Décider lentement, à genoux, en famille, ce n’est pas de la faiblesse. C’est la forme que prend la confiance quand l’enjeu est lourd.
Car le Dieu dont nous cherchons la volonté n’a rien d’un destin aveugle qu’il faudrait amadouer. C’est le Père qui n’a pas épargné son propre Fils et l’a livré pour nous tous. Sa volonté n’est pas un piège tendu sous nos pas ; elle est bonne, agréable et parfaite, même quand elle déroute nos calculs. Rappelons-nous Gethsémané : dans la nuit la plus lourde, le Christ lui-même a prié pour que s’accomplisse la volonté du Père, et non la sienne. Se remettre à la volonté de Dieu, ce n’est pas se résigner à un sort obscur ; c’est faire confiance à quelqu’un dont l’amour s’est déjà prouvé à la croix. Dites « si Dieu le veut » sans crainte, parce que cette volonté, une fois pour toutes, s’est révélée être notre salut.
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