L'Esprit Éditorial

Vie Quotidienne7 min de lecture

Compter nos Jours pour ne pas les Gaspiller

10 août 2026

Livre ouvert sur une table en bois clair, baigné d'une douce lumière matinale, avec une tasse de café fumante

« Enseigne-nous à bien compter nos jours, Afin que nous appliquions notre coeur à la sagesse. »

Psaume 90:12

Il y a une expérience que presque tout le monde partage : la sensation que le temps file de plus en plus vite, et qu’on ne sait pas très bien où il passe. Les journées se remplissent d’une poussière d’activités, de messages, de choses à cocher, de sollicitations qui s’enchaînent, et le soir venu, on se demande ce qu’on a réellement fait de ces douze heures. On était occupé sans arrêt, et pourtant on a le sentiment de n’avoir pas vécu grand-chose. Le temps ne nous manque pas seulement ; il nous glisse entre les doigts, absorbé par mille petites urgences qui, mises bout à bout, ne construisent rien. C’est l’un des mal-être discrets de notre époque, et la Bible, là encore, a un mot pour lui.

Le Psaume 90, attribué à Moïse, médite longuement sur la brièveté de la vie humaine face à l’éternité de Dieu, puis débouche sur une prière surprenante : Enseigne-nous à bien compter nos jours, Afin que nous appliquions notre coeur à la sagesse.(Psaume 90:12) Étrange demande. On imaginerait plutôt un psalmiste réclamant plus de temps, une vie plus longue. Non : il demande d’apprendre à compter les jours qu’il a. Le verbe hébreu, manah, veut dire compter mais aussi assigner, attribuer une part. Compter ses jours, ce n’est pas les additionner avec angoisse ; c’est prendre conscience qu’ils sont comptés, donc précieux, et leur donner un poids. On ne fait attention qu’à ce dont on connaît la valeur.

Pourquoi cette conscience rend-elle sage ? Parce que celui qui oublie que ses jours sont comptés vit comme s’il en avait une réserve infinie. Il remet, il reporte, il laisse traîner l’essentiel au profit de l’urgent, il donne ses meilleures heures à ce qui ne compte pas et ses miettes à ce qui compte. La réconciliation qu’on repousse, la parole d’amour qu’on n’a pas dite, le temps avec Dieu toujours reporté à demain : tout cela suppose qu’il y aura toujours un demain. Le psalmiste veut être guéri de cette illusion, non pour vivre dans la peur de mourir, mais pour cesser de gaspiller ce qui ne se rachète pas.

Le Psaume mettait déjà les proportions en perspective : Car mille ans sont, à tes yeux, Comme le jour d'hier, quand il n'est plus, Et comme une veille de la nuit.(Psaume 90:4) Ce que nous vivons comme long, une décennie, une existence entière, n’est aux yeux de Dieu qu’une veille de nuit. Cela pourrait accabler ; en réalité, c’est libérateur. Cela relativise nos paniques et nos ambitions démesurées, et cela redonne du prix à l’instant présent, seul lieu où l’on vit réellement. Nous ne possédons ni le passé ni le futur ; nous n’avons que ce jour, cette heure, que Dieu nous confie comme une petite intendance. La sagesse consiste à ne pas la dilapider.

Il faut se garder ici d’un contresens productiviste. Compter ses jours ne veut pas dire les remplir davantage, courir plus vite, optimiser chaque minute jusqu’à l’épuisement. Ce serait remplacer une agitation par une autre. La sagesse biblique du temps inclut le repos, la lenteur, la contemplation, la présence gratuite à ceux qu’on aime. Bien employer ses jours, ce n’est pas en faire toujours plus ; c’est faire ce qui a du sens, et savoir s’arrêter. Une journée où l’on a vraiment été présent à Dieu et aux siens n’est pas une journée perdue, même si la liste des tâches n’a pas avancé.

Et le fond de tout cela reste évangélique. Nos jours sont comptés, oui, mais celui qui les compte les tient dans une main sûre, et il a lui-même traversé le temps des hommes en se faisant l’un d’eux. Christ a vécu des journées ordinaires, il a connu la fatigue, les interruptions, les urgences des foules, et il a su malgré tout se retirer pour prier et faire l’œuvre pour laquelle il était venu. En lui, nos jours comptés reçoivent une espérance : ils ne débouchent pas sur le néant, mais sur une vie qui ne sera plus mesurée. Cette semaine, peut-être suffit-il de choisir, dans une journée surchargée, une seule chose vraiment importante, et de lui donner le meilleur du temps plutôt que les restes. Compter ses jours, c’est commencer par en honorer un.