L'Esprit Éditorial

Prière

Ni Pauvreté ni Richesse : la Prière d'Agur

Prière7 min de lecture

9 août 2026

Journal moderne ouvert posé sur un tissu de lin doux, accompagné d'un stylo élégant

« Éloigne de moi la fausseté et la parole mensongère; Ne me donne ni pauvreté, ni richesse, Accorde-moi le pain qui m'est nécessaire. »

Proverbes 30:8

Au dernier tournant du livre des Proverbes surgit un homme dont nous ne savons presque rien, un certain Agur. Il ne laisse qu'une poignée de paroles, mais parmi elles se trouve l'une des prières les plus sobres et les plus sages de toute la Bible. À une époque où l'on demande volontiers à Dieu la prospérité et l'abondance, sa requête détonne. Il ne réclame ni fortune ni succès ; il demande deux choses seulement, et la seconde a de quoi nous surprendre. Éloigne de moi la fausseté et la parole mensongère; Ne me donne ni pauvreté, ni richesse, Accorde-moi le pain qui m'est nécessaire.(Proverbes 30:8) Ne me donne ni pauvreté ni richesse. Voilà une prière que l'on n'entend plus guère.

Il faut mesurer à quel point cette demande va à contre-courant. Nous demanderions plutôt à Dieu de nous enrichir, de nous mettre à l'abri du besoin, de nous donner plus. Agur, lui, redoute autant la richesse que la pauvreté, et il en explique la raison au verset suivant. Il craint que, dans l'abondance, il ne se détourne de Dieu et ne dise : qui est l'Éternel ? Et il craint que, dans la pauvreté, il ne vole et ne déshonore le nom de son Dieu. Il connaît son propre cœur. Il sait que les deux extrêmes, l'excès et le manque, peuvent également l'éloigner du Seigneur. Sa prière n'est pas une leçon d'économie ; c'est une lucidité spirituelle rare.

Cette prière démasque l'illusion de l'évangile de la prospérité. Nous croyons souvent, sans oser le formuler, que la bénédiction de Dieu se mesure à ce que nous possédons, et qu'un chrétien vraiment béni serait un chrétien à l'aise. Agur pense exactement le contraire. Pour lui, la richesse n'est pas un signe de faveur mais un péril, car elle nourrit l'illusion de se suffire à soi-même et fait oublier Dieu. Rien n'endort la prière comme l'abondance. Quand tout va bien, quand rien ne manque, on cesse insensiblement de demander, on se croit autonome, et le cœur se refroidit sans même qu'on s'en aperçoive.

Mais Agur est tout aussi lucide sur l'autre versant. La pauvreté extrême a ses tentations propres, celle du vol, de l'amertume, de la révolte contre un Dieu qu'on accuse de vous avoir abandonné. La Bible ne romantise jamais la misère ; elle sait qu'elle peut broyer une âme et la pousser au reniement. Agur ne demande donc pas la privation comme si elle était plus sainte que l'aisance. Il demande le point d'équilibre, le pain nécessaire, ce qui suffit pour vivre et pour garder le cœur tourné vers Dieu. C'est la même mesure que Jésus mettra plus tard sur les lèvres de tous ses disciples : donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien.

Ce pain quotidien mérite qu'on s'y arrête, car il rééduque tout notre rapport au besoin. Jésus n'apprend pas à ses disciples à demander les greniers pleins pour l'année, mais le pain d'aujourd'hui. Cette prière maintient dans une dépendance de chaque jour, comme la manne au désert que l'on ne pouvait pas amasser d'une fois sur l'autre. Elle nous garde de l'inquiétude du lendemain sans nous jeter dans l'insouciance. Demander son pain quotidien, c'est reconnaître chaque matin que l'on reçoit sa vie de la main de Dieu, et refuser de bâtir sa sécurité sur des réserves plutôt que sur lui.

Il ne faut pas pour autant faire de la prière d'Agur une nouvelle loi qui condamnerait la richesse en soi ou sanctifierait la pauvreté. La Bible connaît des riches fidèles et des pauvres révoltés, et l'inverse. Le point d'Agur n'est pas un montant sur un compte, c'est un état du cœur. Ce qu'il demande, au fond, sous l'image du pain, c'est de rester attaché à Dieu quelles que soient ses circonstances, de ne laisser ni l'abondance ni le manque prendre dans sa vie la place que Dieu seul doit tenir. La vraie richesse qu'il convoite, c'est un cœur qui ne renie pas son Seigneur.

Voilà pourquoi cette prière peut devenir la nôtre, quel que soit notre revenu. Cette semaine, ose demander à Dieu non pas plus, mais ce qui te garde proche de lui. Remercie-le pour le pain de ce jour, celui que tu as déjà reçu, et examine ton cœur : n'est-ce pas l'abondance, plus que le manque, qui a émoussé ta prière ? Le Dieu qui a inspiré la demande d'Agur ne cherche pas à te priver ni à t'enrichir, mais à te garder. Et celui qui a le pain nécessaire et Dieu pour Père a déjà, sans le savoir, tout le nécessaire.