L'Esprit Éditorial

Méditation

Apprendre à Compter nos Jours

7 août 20267 min de lecture
Paysage minimaliste à l'aube, brume douce sur des collines baignées d'une lumière dorée

« Enseigne-nous à bien compter nos jours, Afin que nous appliquions notre coeur à la sagesse. »

Psaumes 90:12

Le Psaume 90 porte un titre rare : prière de Moïse, homme de Dieu. C'est le plus ancien des psaumes, et il est marqué par ce que Moïse a vu, lui qui a conduit un peuple à travers quarante années de désert et enterré toute une génération en chemin. Un homme qui a compté tant de tombes ne parle pas du temps à la légère. Il ouvre pourtant sa prière par le contraire de la fragilité : Avant que les montagnes fussent nées, Et que tu eussent créé la terre et le monde, D'éternité en éternité tu es Dieu.(Psaumes 90:2) Avant de mesurer la brièveté de l'homme, Moïse pose l'éternité de Dieu. C'est là son point d'appui : nos jours sont courts, mais ils se déroulent devant Celui qui n'a ni commencement ni fin.

De cette éternité, Moïse redescend vers notre condition, et il la regarde en face. Car mille ans sont, à tes yeux, Comme le jour d'hier, quand il n'est plus, Et comme une veille de la nuit.(Psaumes 90:4) Ce qui nous paraît immense, une vie entière, n'est aux yeux de Dieu qu'une veille dans la nuit, un jour d'hier déjà passé. Le psaume dit ensuite que nos années s'évanouissent comme un souffle, que nos jours filent et se fanent comme l'herbe du matin. Il ne le dit pas pour nous désespérer, mais pour nous réveiller. Nous vivons souvent comme si nous étions inépuisables, remettant à plus tard l'essentiel, gaspillant des jours que nous croyons sans nombre. Moïse nous remet devant l'évidence que nous fuyons : notre temps est compté.

Et c'est de ce constat que naît la seule demande vraiment sage du psaume : Enseigne-nous à bien compter nos jours, Afin que nous appliquions notre coeur à la sagesse.(Psaumes 90:12) Remarquons ce que Moïse ne demande pas. Il ne réclame pas des jours plus nombreux, ni une vie plus longue, ni l'illusion de repousser la mort. Il demande d'apprendre à compter les jours qu'il a, c'est-à-dire à les recevoir comme un bien limité et précieux, à ne pas les vivre distraitement. Bien compter ses jours, ce n'est pas les mesurer avec angoisse ; c'est les tenir pour ce qu'ils sont, un don mesuré, afin d'y appliquer son cœur à ce qui compte vraiment.

Il y a là une leçon contre la précipitation autant que contre la paresse. Notre époque court sans cesse, remplit chaque minute, et pourtant passe souvent à côté de l'essentiel, faute de s'arrêter pour le discerner. Compter ses jours à la manière de Moïse, ce n'est pas en faire davantage ; c'est vivre chaque jour avec le poids et la gravité de sa valeur. La lenteur qu'enseigne ce psaume n'est pas de la lenteur pour rien, c'est l'attention de celui qui sait que ce jour ne reviendra pas et qui choisit d'y mettre son cœur, non son agitation.

L'apôtre Jacques prolongera cette sagesse en la tournant vers l'humilité de nos projets. Vous qui ne savez pas ce qui arrivera demain! car, qu'est-ce votre vie? Vous êtes une vapeur qui paraît pour un peu de temps, et qui ensuite disparaît.(Jacques 4:14) Et il en tirera la juste attitude : Vous devriez dire, au contraire: Si Dieu le veut, nous vivrons, et nous ferons ceci ou cela.(Jacques 4:15) Compter ses jours conduit à cette parole modeste, si Dieu le veut, qui remet nos plans entre les mains du seul qui dispose de l'avenir. Ce n'est pas du fatalisme ; c'est la lucidité de la créature qui cesse de se croire maîtresse du temps et le reçoit de son Créateur, un matin après l'autre.

Mais la sagesse de compter ses jours resterait amère si nos jours ne comptaient que jusqu'à la tombe. Or Celui qui est de génération en génération notre refuge est entré lui-même dans notre temps compté. En Christ, l'éternel s'est fait mortel, a partagé nos années brèves, a connu la mort, et l'a vaincue. Nos jours ne débouchent plus sur le néant, mais sur Celui qui a promis la vie à ceux qui se confient en lui. C'est ce qui rend possible de regarder la brièveté de la vie sans désespoir : elle n'est plus un couloir vers rien, mais un chemin, court et précieux, vers un Dieu qui demeure.

Cette semaine, prends un instant pour regarder ta vie non pas comme une réserve infinie, mais comme un don mesuré. Sans morbidité, laisse la pensée que tes jours sont comptés te rendre attentif à celui qui commence. Redis la prière de Moïse : Enseigne-nous à bien compter nos jours, Afin que nous appliquions notre coeur à la sagesse.(Psaumes 90:12) et demande, très concrètement, la sagesse d'appliquer ton cœur à l'essentiel aujourd'hui, une réconciliation à ne plus remettre, une parole à dire, une heure à donner à Dieu ou aux tiens. Bien compter ses jours n'assombrit pas la vie ; cela la rend plus dense, parce qu'on cesse enfin de croire qu'on l'aura toujours devant soi.