L'Esprit Éditorial
Détail architectural où la lumière projette des ombres géométriques sur une surface de pierre polie

Théologie

Ekklesia — L'Église, Assemblée des Appelés

21 juin 2025

« Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église, et que les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle. »

Matthieu 16:18

À Césarée de Philippe, loin de Jérusalem, dans une région hérissée de temples païens, Jésus prononce pour la première fois un mot qui traversera les siècles. Pierre vient de le confesser comme le Christ, le Fils du Dieu vivant, et le Maître répond : Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église, et que les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle.(Matthieu 16:18) C'est la première fois, dans les Évangiles, que ce mot résonne : mon Église. Nous croyons le connaître, tant il nous est familier. Nous pensons à un bâtiment, à un clocher, à une institution avec ses rites et ses horaires. Le mot que Jésus emploie dit pourtant tout autre chose, et il vaut la peine d'en retrouver le sens premier, enfoui sous nos habitudes.

Le mot grec est ekklèsia. Il est bâti sur ek, « hors de », et le verbe kaleô, « appeler ». L'ekklèsia, ce sont les appelés hors de, ceux qu'une voix a convoqués et rassemblés. À l'origine, rien de religieux : dans les cités grecques, le mot désignait l'assemblée des citoyens qu'un héraut appelait sur la place pour délibérer. Une convocation, un peuple réuni par un appel. Voilà l'image que le Nouveau Testament reprend et transfigure. L'Église n'est pas d'abord un édifice de pierres ni une organisation ; elle est un peuple appelé, appelé hors des ténèbres vers l'admirable lumière (1 Pierre 2:9), appelé hors de l'isolement vers la communion. Le mot ne désigne jamais le lieu où l'on se réunit, mais les personnes que l'appel a réunies. On ne va pas à l'église comme on va dans un bâtiment : on est l'Église, parce qu'on a été appelé.

Ce déplacement change notre regard du tout au tout. Si l'Église est le bâtiment, je la visite, je la consomme, je la juge du dehors. Si elle est l'assemblée des appelés, je ne peux plus la regarder de l'extérieur : ou j'ai entendu l'appel et j'en suis, ou je ne l'ai pas entendu. L'initiative, d'ailleurs, ne vient pas de nous. On ne se convoque pas soi-même ; on est appelé. Ce n'est pas vous qui m'avez choisi; mais moi, je vous ai choisis, et je vous ai établis, afin que vous alliez, et que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure, afin que ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donne.(Jean 15:16) L'Église ne naît donc pas de la sympathie d'hommes qui décideraient de se regrouper autour d'une cause commune. Elle naît d'une voix qui a retenti la première, celle du Berger qui appelle ses brebis par leur nom. Nous ne sommes pas les fondateurs de l'assemblée ; nous en sommes les convoqués, les surpris de la grâce.

Remarquons aussi de qui l'Église tient sa solidité. Sur cette pierre, dit Jésus, il bâtira son Église. Mon Église : elle lui appartient, il en est le bâtisseur, et c'est lui qui garantit qu'elle tiendra. Pas la force de ses membres, ni l'habileté de ses chefs, ni la beauté de ses murs, mais la promesse de son Seigneur, que les portes du séjour des morts ne prévaudront pas contre elle. Voilà une parole qui console aux heures de fragilité. L'Église a traversé les persécutions, les divisions, les trahisons, ses propres infidélités ; elle chancelle souvent, elle ne s'effondre jamais. Non qu'elle soit irréprochable, elle ne l'est pas, mais celui qui l'a appelée est fidèle. Nous n'avons pas à la sauver à force d'efforts anxieux ; nous avons à faire confiance à Celui qui la bâtit envers et contre tout.

Puisque l'Église est un peuple et non un lieu, elle déborde nos étiquettes. Le Nouveau Testament ne connaît pas de chrétiens définis par une dénomination, mais des appelés définis par leur Seigneur. Là où l'on brandit son appartenance à un clan, moi je suis de Paul, et moi d'Apollos, Paul s'indigne : Christ est-il divisé? Paul a-t-il été crucifié pour vous, ou est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés?(1 Corinthiens 1:13) L'ekklèsia ne se reconnaît pas à son nom de famille confessionnel, mais à l'appel qu'elle a entendu et à la Parole qui la porte. Cela n'efface pas les désaccords, qui peuvent se dire clairement ; cela interdit le mépris des personnes et l'esprit de parti. Car tous ceux qui répondent à la même voix, par-delà les murs que nous dressons, appartiennent au même Berger. L'unité de l'Église n'est pas une uniformité à fabriquer ; elle est un fait à reconnaître, offert dans le Christ.

Une assemblée d'appelés, enfin, est une assemblée de responsables. Le héraut grec ne convoquait pas les citoyens pour qu'ils restent muets, mais pour qu'ils prennent part au débat. De même, l'appel du Christ ne fait pas de nous des spectateurs ; il fait de nous les membres actifs d'un corps. Chacun a reçu un don, de service, d'enseignement, de consolation, d'accueil, à exercer pour l'édification de tous (1 Corinthiens 12). Le sacerdoce universel signifie qu'il n'y a pas, dans l'ekklèsia, de chrétiens de première classe et de croyants de second rang. L'homme et la femme, le jeune et l'ancien, chacun est appelé par son nom et attendu à sa place. Une place laissée vide appauvrit tout le corps. Répondre à l'appel, ce n'est donc pas seulement venir ; c'est apporter, servir, aimer, dans l'humilité de celui qui sait que son don lui a été confié, non mérité.

Au fond, tout tient à une voix. L'Église n'existe que parce qu'un Appel a retenti, celui du Christ crucifié et ressuscité, qui rassemble autour de lui un peuple qu'il a aimé le premier. Nous n'avons pas à mériter d'en être ; nous avons à répondre. Alors, cette semaine, écoute autrement l'invitation à te rassembler avec les tiens. N'y va pas comme dans un lieu, mais comme un appelé qui retrouve les appelés. Salue par son nom quelqu'un que tu croisais sans le voir. Occupe la place, même modeste, où ton don peut servir. Et si tu gardes une rancune contre un frère d'une autre sensibilité, souviens-toi que la même voix vous a convoqués tous les deux. L'ekklèsia n'est pas parfaite ; elle est aimée. Et c'est cet amour, non nos performances, qui la fait tenir.