
Théologie
Euangelion : la Bonne Nouvelle avant d'être une Consigne
29 juin 2025
« Car je n'ai point honte de l'Évangile: c'est une puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit, du Juif premièrement, puis du Grec. »
« Évangile » : le mot est devenu si familier qu'il a fini par ne presque plus rien dire. On l'entend comme le titre de quatre livres, comme une étiquette religieuse, parfois comme un vague synonyme de morale chrétienne. À l'origine, pourtant, ce terme ne désignait ni un livre ni une doctrine, mais une nouvelle, et une nouvelle si bonne qu'on court l'annoncer. Le christianisme n'est pas sorti d'une sagesse mûrie au calme dans des écoles. Il est né du cri de messagers essoufflés : quelque chose est arrivé, et cela change tout. Redonner sa force à ce mot, c'est réentendre l'Évangile comme une annonce qu'on reçoit, avant d'y voir une consigne à appliquer. Il est d'abord ce que Dieu a fait, et seulement ensuite ce que nous avons à faire.
Le grec dit euangelion, formé de eu, qui veut dire bon, heureux, et d'angelia, l'annonce, le message ; c'est le même angelos qui nous a donné le mot ange, le messager. L'euangelion, c'est donc au sens propre la bonne annonce, la nouvelle heureuse qu'un envoyé vient porter. Le mot suppose qu'il y ait un événement réel, quelqu'un pour l'avoir vu ou reçu, et des gens qui l'attendaient sans toujours le savoir. Une bonne nouvelle ne se fabrique pas. On la reçoit, puis on la transmet. Voilà pourquoi l'Évangile ne se laissera jamais réduire à un code de conduite ou à un programme d'amélioration de soi. Il est d'abord le rapport fidèle d'un fait accompli, la dépêche d'une victoire remportée ailleurs et pour nous, et qu'il nous reste à croire.
À l'époque où ces mots résonnent, euangelion n'a rien de neutre. On l'emploie pour annoncer une victoire militaire, l'arrivée d'un empereur, la naissance d'un héritier ; une inscription fameuse salue même la venue d'Auguste comme une bonne nouvelle pour le monde. En s'emparant de ce vocabulaire, les premiers chrétiens lancent un défi à la fois tranquille et énorme. Le Seigneur du monde, disent-ils, n'est pas César sur son trône, mais un crucifié relevé d'entre les morts. La vraie bonne nouvelle ne monte pas de Rome, elle vient de Jérusalem ; et elle ne chante pas la puissance des armes, mais la victoire de l'amour sur la mort. Là où l'empire proclamait la force, l'Évangile proclame la grâce. Ce seul mot était déjà, à voix basse, une révolution.
Quel est donc le contenu de cette annonce ? Paul le résume en quelques mots qu'il tient lui-même de ceux qui l'ont précédé : Christ est mort pour nos péchés, il a été enseveli, il est ressuscité le troisième jour, et il est apparu. Le cœur de l'Évangile n'est pas fait de principes intemporels. Ce sont des événements datés, survenus dans notre histoire, attestés par des témoins. On y raconte un tombeau réellement vide et un vivant réellement revenu, dans son corps, et pas seulement une belle idée de survie. Retirez ces faits, et il ne reste qu'une philosophie parmi d'autres. Mais s'ils sont vrais, et la foi confesse qu'ils le sont, alors la mort a été vaincue en un point précis du temps, et cette victoire nous est annoncée comme une nouvelle qui nous touche personnellement.
C'est cette annonce que Paul refuse de porter en rougissant. Car je n'ai point honte de l'Évangile: c'est une puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit, du Juif premièrement, puis du Grec.(Romains 1:16)
Notons-le bien : l'Évangile n'est pas une simple information au sujet d'une puissance, il est cette puissance elle-même, déjà à l'œuvre. Quand la bonne nouvelle est annoncée et reçue, Dieu agit ; des cœurs de pierre deviennent des cœurs de chair, des captifs sont mis au large. Paul n'en a donc pas honte, même face aux sages de son temps qui trouvaient tout cela insensé. Ce qu'ils prenaient pour la faiblesse d'un message dépassé, c'était la force de Dieu cachée sous une simple parole. Une nouvelle qu'on annonce : rien de plus humble en apparence. Mais quand c'est Dieu qui la prononce, rien n'est plus puissant.
Il y a là un ordre que nous passons notre temps à inverser. Nous croyons volontiers que la foi commence par un fais ceci ; l'Évangile, lui, commence par un voici ce qui est fait. La nouvelle vient en premier, l'appel ne vient qu'ensuite ; le don précède la réponse. Toute la vie chrétienne jaillit de cette source : nous n'obéissons pas pour devenir aimés, nous obéissons parce que nous le sommes déjà. Renverser cet ordre, c'est retomber sous la loi et changer la bonne nouvelle en fardeau. Le moralisme dit : change, et Dieu t'accueillera. L'Évangile dit : Dieu t'a accueilli en Christ, et cet accueil te change. La différence a l'air mince, et pourtant elle sépare l'esclave anxieux de l'enfant libre, l'épuisement de la performance du repos de la gratitude.
Que faire d'une bonne nouvelle ? On ne l'exécute pas, on la croit et on la fait circuler. Essayez cette semaine un exercice tout simple. Chaque matin, avant même de penser à vos tâches et à vos manques, redites-vous une phrase de l'Évangile : Christ est mort pour moi, il est ressuscité, il vit. Laissez cette annonce passer devant vos efforts au lieu de venir les couronner. On ne vit pas de la même façon selon qu'on part d'un fardeau ou d'une victoire déjà remportée. Et si l'occasion se présente, osez transmettre à quelqu'un, sans grand discours, cette nouvelle qui vous porte. Les premiers messagers n'étaient pas des spécialistes ; c'étaient des gens bouleversés d'avoir vu un tombeau vide. Nous n'avons rien de plus à annoncer, et rien de plus beau.
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