L'Esprit Éditorial

Méditation

Heureux les Pauvres en Esprit : la Porte Basse du Royaume

12 juillet 20258 min de lecture
Eau ondulant doucement et reflétant la pâle lumière du matin, tons bleus ardoise et sable
Eau ondulant doucement et reflétant la pâle lumière du matin, tons bleus ardoise et sable

« Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux! »

Matthieu 5:3

Lorsque Jésus gravit la montagne et ouvre la bouche pour enseigner les foules, sa première parole n'est pas un ordre ; c'est une bénédiction : Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux!(Matthieu 5:3) Mesurons l'audace de ce commencement. On attendait peut-être une liste de devoirs, un code de conduite ; le Maître ouvre en déclarant heureux ceux que le monde plaint. Les Béatitudes ne sont pas des recettes pour mériter le ciel. Ce sont des portraits, tracés par Jésus, de ceux à qui le Royaume appartient déjà. Et le premier de ces bienheureux n'est ni le fort, ni le sage, ni le religieux accompli : c'est le pauvre. Avant de nous dire ce que nous avons à faire, Jésus nous dit ce que nous avons à reconnaître, notre entière pauvreté devant Dieu.

Le mot grec que Matthieu emploie pour « pauvre », ptochos, ne vise pas la personne modeste qui vit sobrement de son travail. Il vient d'un verbe qui évoque celui qui se recroqueville et se courbe : le mendiant absolu, celui qui ne possède rien et tend la main parce qu'il ne peut faire autrement. Le grec disposait d'un autre mot pour le travailleur pauvre mais digne. Jésus l'écarte et prend celui de la détresse totale, du dénuement sans réserve. Quant à « heureux », makarios, il ne dit pas une gaieté passagère mais le bonheur de qui se tient en règle avec Dieu. Voilà le paradoxe qui fonde le Royaume : son plus grand bonheur, c'est de se découvrir mendiant devant Dieu, les mains vides.

« Pauvres en esprit » : Jésus ne fait pas l'éloge de la misère matérielle en elle-même, comme si un portefeuille vide ouvrait le ciel. Il parle d'une pauvreté intérieure, d'une lucidité sur soi. Le pauvre en esprit a cessé de faire semblant ; il sait qu'il n'a rien à présenter à Dieu pour acheter sa faveur, ni sa moralité, ni ses efforts religieux, ni ses mérites. Il se tient devant le ciel comme le mendiant devant une porte, sans monnaie. On ne peut imaginer plus loin de l'homme qui se croit riche de ses vertus. Et c'est une grâce redoutable que d'en arriver là, car notre premier réflexe reste toujours d'apporter quelque chose, de négocier, de mériter. Le Royaume, dit Jésus, ne s'ouvre pas à ceux qui paient. Il s'ouvre à ceux qui reçoivent.

Ce renversement fait éclater les béatitudes du monde. Le monde dit : heureux les puissants, car ils décident ; heureux les riches, car ils possèdent ; heureux les assurés, car ils avancent. Jésus dit le contraire, et il le dit sans amertume ni démagogie : il ne flatte pas la pauvreté pour humilier la richesse, il montre seulement où se trouve la porte du Royaume. Cette porte est basse. On n'y entre pas debout, la tête pleine de ses réussites ; on la franchit courbé, comme le mendiant qui reconnaît son besoin. Pour l'orgueil, c'est humiliant ; pour un cœur fatigué de faire semblant, c'est un soulagement. Car si l'entrée dépendait de notre richesse spirituelle, qui donc serait assez riche pour passer ? La bonne nouvelle, c'est que Dieu ouvre aux pauvres.

Jésus a lui-même mis ce contraste en scène dans une parabole qu'on gagnerait à relire souvent, au chapitre 18 de Luc. Deux hommes montent au temple pour prier. Le pharisien, debout, égrène ses mérites. Le publicain, à distance, n'ose lever les yeux et se frappe la poitrine : Le publicain, se tenant à distance, n'osait même pas lever les yeux au ciel; mais il se frappait la poitrine, en disant: O Dieu, sois apaisé envers moi, qui suis un pécheur.(Luc 18:13) Et Jésus tranche : c'est le second qui redescend justifié. Voilà le pauvre en esprit. Le texte ne nous laisse aucun recoin où nous cacher, car notre religiosité peut devenir la plus subtile des richesses, celle qui referme le Royaume en nous persuadant que nous n'avons pas à mendier. Il ne nous écrase pas pour autant. Il indique le chemin précis du bonheur : cesser de plaider ses mérites, tendre la main vide, et découvrir que Dieu la remplit.

Et pourquoi ces mendiants sont-ils déclarés heureux ? « Car le royaume des cieux est à eux. » Il ne dit pas que le Royaume leur appartiendra un jour, comme une récompense lointaine ; il dit qu'il est à eux dès maintenant, comme un don déjà fait. Ce que les riches n'ont pu acheter, les pauvres le reçoivent pour rien. Et si l'on cherche pourquoi, la réponse est dans une autre parole de Paul : Car vous connaissez la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, qui pour vous s'est fait pauvre, de riche qu'il était, afin que par sa pauvreté vous fussiez enrichis.(2 Corinthiens 8:9) Christ, le seul qui fût vraiment riche, a tout quitté, jusqu'à la croix, pour que les mendiants deviennent héritiers. La première Béatitude repose donc sur son appauvrissement à lui. Ce n'est pas notre pauvreté qui nous sauve ; c'est la sienne, embrassée par la foi, qui nous ouvre le Royaume.

Cette semaine, ose une prière que l'orgueil déteste : viens à Dieu les mains vides. Ne récite pas ce que tu as fait pour lui ; reconnais simplement ce que tu es sans lui. Tu peux reprendre, tout bas, les mots du publicain : Le publicain, se tenant à distance, n'osait même pas lever les yeux au ciel; mais il se frappait la poitrine, en disant: O Dieu, sois apaisé envers moi, qui suis un pécheur.(Luc 18:13) Cet aveu ne t'abaisse pas, il est la porte basse par laquelle on entre chez le Roi. Et lorsque tu croiseras, dans ta semaine, quelqu'un que le monde méprise ou plaint, souviens-toi que le Royaume aime les pauvres, et traite-le en futur héritier. Le bonheur selon Jésus ne commence pas le jour où nous avons enfin quelque chose à offrir. Il commence le jour où nous acceptons de tout recevoir.