L'Esprit Éditorial
Art de Vivre8 min de lecture

Honorer le Corps, Temple Discret

29 septembre 2024

T-shirt de lin organique soigneusement plié sur un tabouret de bois brut, texture naturelle du tissu révélée par une lumière douce

T-shirt de lin organique soigneusement plié sur un tabouret de bois brut, texture naturelle du tissu révélée par une lumière douce

« Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu, et que vous ne vous appartenez point à vous-mêmes? Car vous avez été rachetés à un grand prix. Glorifiez donc Dieu dans votre corps et dans votre esprit, qui appartiennent à Dieu. »

1 Corinthiens 6:19-20

Nous parlons de notre corps comme d'une machine. Il faudrait le recharger, l'optimiser, le pousser, à l'occasion le bricoler. Quand il proteste, par une insomnie, un dos noué, une fatigue qui traîne, nous le faisons taire d'un café ou d'un cachet, et nous repartons. Puis vient le jour où la machine cale. On découvre alors, un peu stupéfait, qu'on n'a pas un corps comme on possède une voiture. On est un corps, et il tenait nos promesses depuis des années, à crédit.

Le christianisme a parfois entretenu le malentendu, par méfiance héritée envers la chair. Pourtant le mépris du corps n'a rien de biblique. C'est une vieille hérésie, le gnosticisme, qui rêvait d'une âme pure enfin délivrée de la glaise. La foi chrétienne dit l'inverse, et c'est presque scandaleux : Dieu a façonné le corps de ses mains, il l'a déclaré très bon, et il est allé jusqu'à le revêtir lui-même. La Parole s'est faite chair. Le tombeau de Pâques est vide, et le Ressuscité mange du poisson grillé devant ses amis.

Paul écrit aux Corinthiens, qui traitaient leur corps avec désinvolture, une phrase qui reste stupéfiante : votre corps est le temple du Saint-Esprit. Le mot n'est pas anodin. On aurait pu dire une tente de passage, un simple abri terrestre ; Paul dit un temple, le lieu même que Dieu a choisi pour habiter. Vous avez été rachetés à grand prix ; glorifiez donc Dieu dans votre corps. La suite est immense. Dormir, marcher, se nourrir ne sont plus des fonctions à optimiser, ils deviennent des manières d'entretenir un sanctuaire.

Commençons par le sommeil, ce sacrifice quotidien que notre siècle brûle sur l'autel du rendement. Le psaume ose une parole tendre : Dieu en donne autant à ses bien-aimés pendant qu'ils dorment. Se coucher est déjà un acte de foi. Huit heures durant, le monde tourne sans moi, et c'est très bien ainsi. Se coucher à heure régulière, sortir les écrans de la chambre, remettre à Dieu ce qui reste en chantier : cette hygiène-là tient aussi de la théologie. Celui qui refuse de dormir joue à être Dieu ; celui qui s'endort confesse qu'il ne l'est pas.

Puis la marche, la plus biblique des allures. Dieu se promène dans le jardin à la brise du jour ; Jésus a parcouru sa mission à pied, à trois ou quatre kilomètres à l'heure. C'est la vitesse où l'on peut encore dévisager quelqu'un, s'arrêter pour un aveugle assis au bord du chemin. Marcher une demi-heure par jour, parfois sans écouteurs, réconcilie le corps et l'âme dans un même mouvement. Beaucoup s'aperçoivent qu'ils prient mieux en marchant qu'à genoux.

La lenteur, enfin, est peut-être la façon la plus rebelle d'honorer le corps. Manger sans se presser ce qu'on a cuisiné, préférer l'escalier, laisser une tâche durer le temps qu'il lui faut. Le corps n'a pas les cadences de la fibre optique. Le forcer sans relâche, c'est loger le temple dans une essoreuse. La limite n'est pas une ennemie. Elle dit notre condition de créature, et elle est la porte étroite par où la grâce se glisse : c'est dans la faiblesse que la puissance de Dieu s'accomplit.

Un garde-fou s'impose, car notre époque a elle aussi son culte du corps : le temple ne doit pas tourner à l'idole. Entre le mépris gnostique et l'obsession du miroir, la voie chrétienne est celle d'une intendance reconnaissante. On n'a ni à négliger le corps ni à l'adorer ; on l'entretient pour servir. On ne muscle pas un sanctuaire afin de l'exposer. On le tient prêt pour Celui qui l'habite et pour ceux qu'il faudra un jour porter.

Ce soir, faites l'inventaire sans dureté : de quoi le temple a-t-il besoin ? D'une nuit entière, sans doute. D'une marche demain au lever du jour. D'un repas pris assis, savouré, béni. Choisissez une seule de ces obéissances minuscules et tenez-la un mois. Le corps qu'on honore se met à parler : il vous rappellera, mieux qu'aucun livre, que vous êtes une créature, un peu de poussière traversée d'un souffle, l'abri discret d'une présence qui a bien voulu y demeurer.