L'Esprit Éditorial

Prière

Intercéder pour l’Église et les Frères

Prier pour soi va de soi ; prier pour les autres s’apprend. L’intercession est la manière dont l’amour fraternel se fait genoux — et elle n’a jamais été plus urgente qu’aujourd’hui.

Prière7 min de lecture

4 octobre 2024

Gros plan d’un livre ancien relié de cuir et d’une simple croix de bois posés sur un lin texturé, dans une lumière chaude et tamisée
Gros plan d’un livre ancien relié de cuir et d’une simple croix de bois posés sur un lin texturé, dans une lumière chaude et tamisée

« Faites en tout temps par l’Esprit toutes sortes de prières et de supplications. Veillez à cela avec une entière persévérance, et priez pour tous les saints. »

Éphésiens 6:18

La plupart de nos prières commencent par « je ». Je te demande, j’ai besoin, aide-moi. Rien de honteux à cela, car Dieu invite ses enfants à lui présenter leurs besoins. Mais il existe une prière moins spontanée, qui ne monte pas d’elle-même en nous et qu’il faut apprendre comme on apprend une langue seconde : la prière pour les autres. En terminant sa lettre aux Éphésiens, Paul appelle à prier « pour tous les saints ». Le mot dit déjà beaucoup. Les saints ne sont pas des héros de vitrail ; ce sont les frères et sœurs ordinaires de l’assemblée, ceux du banc d’à côté, ceux qui suivent le culte de loin. Intercéder, c’est cesser un instant de dire « je » pour porter leur nom devant Dieu.

Le mot que Paul emploie pour « supplications », en grec deēsis, désigne une demande précise, née d’un manque réel, le cri ajusté à une détresse qu’on ose nommer plutôt qu’une formule générale. Voilà qui corrige d’emblée notre intercession la plus courante, ce vague « bénis tout le monde » qui ne coûte rien et ne change rien. Intercéder pour un frère, c’est descendre dans le détail de sa vie : cette maladie précise, ce mariage qui se fissure, ce fils qui s’éloigne, cette fatigue qui n’en finit pas. La prière fraternelle devient concrète à mesure qu’elle devient précise. On ne porte pas une foule anonyme ; on porte des visages, un par un, avec leur fardeau exact.

Pourquoi Dieu, qui connaît déjà tout, veut-il que nous priions les uns pour les autres ? Ce n’est pas qu’il ait besoin de nos informations. C’est qu’il a voulu lier ses enfants les uns aux autres jusque dans la manière dont sa grâce circule. L’intercession est le système sanguin du corps de Christ : par elle, la vie passe d’un membre à l’autre. Quand je prie pour toi, quelque chose de l’amour de Dieu te rejoint par un chemin qu’il a choisi de faire passer par moi. C’est pourquoi Jacques peut écrire : Confessez donc vos péchés les uns aux autres, et priez les uns pour les autres, afin que vous soyez guéris. La prière fervente du juste a une grande efficace.(Jacques 5:16). La prière fraternelle n’a rien d’un supplément pieux ; elle est constitutive de la famille chrétienne.

L’Écriture regorge de ces priants qui portaient les autres. Épaphras, dit Paul aux Colossiens, ne cessait de combattre pour eux dans ses prières, et le verbe évoque la lutte, l’effort d’un athlète. Samuel jugeait que cesser de prier pour son peuple serait un péché contre l’Éternel. Et surtout Jésus lui-même, la veille de sa mort, ne prie pas d’abord pour lui : il intercède pour ses disciples et pour « ceux qui croiront en moi par leur parole », c’est-à-dire pour nous, nommés d’avance dans la prière du Fils. Depuis la droite du Père, l’épître aux Hébreux le dit encore vivant pour intercéder en notre faveur. Toute notre intercession n’est qu’un écho de la sienne, un ruisseau qui rejoint ce grand fleuve.

Comment s’y mettre sans se noyer ? En tenant une mémoire. Les prières fraternelles meurent d’abord d’oubli : on promet « je prierai pour toi » et le nom s’évapore avant le soir. Notez donc quelque part les personnes et les situations que Dieu met sur votre route, sur un carnet, à la réunion de prière du mardi, en quelques lignes. Reprenez cette liste à heure fixe, sans chercher l’émotion, en présentant chaque nom simplement : « Seigneur, souviens-toi de lui, tu sais ce dont il a besoin. » Priez large aussi, pour les anciens qui portent l’assemblée, pour ceux qui souffrent en silence, pour les nouveaux venus encore fragiles, pour l’Église persécutée ailleurs dans le monde. L’horizon de la prière s’élargit à mesure qu’on cesse de tourner autour de soi.

Un mot d’honnêteté, pourtant : intercéder, ce n’est pas manœuvrer Dieu. Nous ne prions pas pour arracher au ciel ce qu’il refuserait sans nous, ni pour additionner assez de voix afin de forcer sa main. La prière fraternelle ne tire pas sa force de notre nombre ou de notre ferveur ; elle s’appuie sur la bonté d’un Père déjà favorable. Elle nous transforme au moins autant qu’elle agit sur les autres. On peine à continuer de juger un frère pour qui l’on prie chaque semaine, on peine à rester indifférent à une détresse qu’on a portée devant Dieu. L’intercession use lentement nos duretés. Elle nous rend le cœur de berger que Christ a pour son troupeau.

Il y aura des prières que vous ne verrez jamais exaucées de vos yeux, des frères pour qui vous aurez prié des années sans rien voir bouger. Ne concluez pas trop vite à l’échec. La comptabilité du ciel n’est pas la nôtre, et « la prière fervente du juste a une grande efficace », promet Jacques au même verset. Ce que vous semez dans le secret, un autre le récoltera peut-être. Alors reprenez la liste ce soir. Ajoutez un nom. Portez encore une fois ceux que Dieu vous a confiés, non par devoir écrasant, mais parce que c’est ainsi, de genoux en genoux, que l’amour fraternel prend corps et que la grâce reçue en Christ se remet à couler vers les autres.