L'Esprit Éditorial

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Pardonner sous le Même Toit

8 octobre 2024

Mains de plusieurs générations réunies au-dessus d’une table en bois rustique, dans une chaude lumière matinale
Mains de plusieurs générations réunies au-dessus d’une table en bois rustique, dans une chaude lumière matinale

« Soyez bons les uns envers les autres, compatissants, vous pardonnant réciproquement, comme Dieu vous a pardonné en Christ. »

Éphésiens 4:32

Il est plus facile de pardonner à un inconnu qu’à sa propre mère. L’inconnu, lui, ne reviendra pas dîner dimanche prochain. La blessure de famille a de quoi désarmer : elle est souvent ancienne, contemporaine de l’âge où nous nous construisions ; elle est répétée, le même reproche ou la même absence depuis trente ans ; et elle nous vient de ceux-là mêmes qui avaient reçu mission de nous protéger. Pardonner sous son propre toit, ce n’est pas classer un dossier. C’est désamorcer une mine posée dans la maison.

Reconnaissons la tension sans la maquiller. L’Évangile ordonne le pardon avec une insistance qui ne laisse aucune issue de secours : soixante-dix fois sept fois, et cette clause vertigineuse du Notre Père qui suspend le pardon reçu au pardon accordé. Le même Évangile, pourtant, refuse de banaliser le mal ; jamais Jésus n’a dit aux blessés que ce n’était pas grave. Le pardon chrétien n’a rien d’un déni pieux. Il regarde la faute en face, il la nomme et la pèse, avant de choisir de ne pas la faire payer.

Il faut d’abord dire ce que pardonner n’est pas. Ce n’est pas excuser : l’excuse cherche des circonstances atténuantes, tandis que le pardon s’exerce justement là où rien n’excuse. Ce n’est pas oublier non plus, car la mémoire n’obéit pas à la volonté et certaines cicatrices restent des faits. Se réconcilier à tout prix ? Non plus : la réconciliation réclame deux personnes et beaucoup de vérité, quand le pardon, lui, peut rester unilatéral. Et pardonner ne signifie surtout pas se remettre en danger ; on peut faire grâce à quelqu’un tout en gardant ses distances. Jamais la grâce n’a demandé l’imprudence.

Qu’est-ce donc ? Paul le dit en une seule proposition, en Éphésiens 4 : Soyez bons les uns envers les autres, compatissants, vous pardonnant réciproquement, comme Dieu vous a pardonné en Christ.(Éphésiens 4:32) Le verbe grec qu’il emploie, charizomai, est bâti sur charis, la grâce ; pardonner, mot à mot, c’est faire grâce. On voit alors que le pardon n’est pas d’abord un effort de moralité, c’est un transfert. Il revient à renoncer à la dette, à ne plus attendre que l’autre rembourse ce qu’il a détruit. Il ne le pourra jamais : les années gâchées, les paroles dites, l’enfance abîmée ne se remboursent pas. Tant que nous réclamons ce paiement impossible, c’est nous qui restons enfermés, gardiens épuisés d’une créance déjà morte.

Tout le poids du texte tient dans ce petit mot : comme. Nous pardonnons en pardonnés. Pas du haut de notre bon droit, mais depuis notre propre dette qu’on nous a remise. Celui qui a pris la mesure de ce que la grâce lui a coûté ne regarde plus de la même façon le coupable en face de lui. La blessure n’en devient pas moins réelle ; ce qui change, c’est la place d’où on la traite. On ne pardonne plus depuis le siège du juge, mais depuis le pied d’une croix où l’on a soi-même été acquitté.

Concrètement, le pardon familial est rarement un événement ; c’est plutôt un chemin, dont on peut nommer les étapes. Écrire, d’abord, ce qui s’est réellement passé, sans rien minimiser, car on ne remet que les dettes qu’on a d’abord comptées. Décider ensuite, devant Dieu, de renoncer au remboursement : un acte de volonté, qu’on prononce parfois à voix haute bien avant que les émotions veuillent suivre. Recommencer, aussi, chaque fois que la colère remonte, car le pardon se refait comme on refait un pansement. Et prier pour la personne, enfin ; c’est ce geste-là qui, avec le temps, finit par changer le regard.

Restent les cas lourds, qu’il faut honorer comme tels : violences, abus, emprises. Ici, le pardon ne dispense ni de la parole qui dénonce, ni de la protection, ni, parfois, de la justice des hommes ; remettre une dette devant Dieu n’efface pas la responsabilité devant la loi. Et personne ne devrait avancer seul sur ce terrain. Un pasteur, un thérapeute, une communauté sont souvent les moyens mêmes par lesquels la grâce redevient respirable. Demander de l’aide ne trahit aucun manque de foi ; c’est même une forme d’intelligence spirituelle.

Un jour, peut-être (sans doute pas dimanche prochain), vous surprendrez en vous quelque chose que vous n’espériez plus : le souvenir intact, et pourtant le poison retiré. La personne toujours aussi imparfaite en face de vous, et votre cœur, lui, devenu libre. Voilà à quoi se reconnaît un pardon accompli. Pas à l’oubli, qui ne viendra sans doute pas ; à la liberté, qui vient. Sous le même toit, autour de la même table, la grâce aura fait là son œuvre la plus difficile, et la plus ressemblante à celle de Dieu.