L'Esprit Éditorial

Prière

Intercéder pour ses Enfants

Aimer un enfant, c’est très vite se heurter aux limites de son pouvoir. Là où finit notre maîtrise commence l’intercession : porter devant Dieu ceux que nous ne pouvons ni protéger de tout, ni sauver nous-mêmes.

Prière7 min de lecture

21 mai 2025

Détail architectural où la lumière projette des ombres géométriques sur une surface de pierre polie
Détail architectural où la lumière projette des ombres géométriques sur une surface de pierre polie

« Je n’ai pas de plus grande joie que d’apprendre que mes enfants marchent dans la vérité. »

3 Jean 1:4

On ne mesure jamais aussi bien les limites de son pouvoir que devant un enfant qu’on aime. Dès la première nuit sans sommeil, on voudrait tout écarter de lui, la douleur, la peur, l’échec, le mal. Puis les années passent, l’enfant grandit, s’éloigne, décide, et l’évidence serre le cœur : on peut nourrir un corps, former une intelligence, entourer quelqu’un d’affection, on ne peut pas commander à un cœur. Là où s’arrête notre maîtrise, un chemin reste pourtant ouvert, le plus ancien que connaissent les parents croyants : l’intercession. Elle n’est pas le dernier recours qu’on sort quand tout le reste a échoué. Elle est le fil discret qui tient toute une vie de parent, cette manière de porter devant Dieu ceux que nous ne pouvons ni protéger de tout ni sauver nous-mêmes.

Intercéder est un beau mot. Il vient du latin intercedere, « s’interposer, marcher entre ». L’intercesseur se tient entre deux parties, comme un pont. Prier pour son enfant, c’est se placer ainsi entre lui et Dieu, non pour le remplacer, mais pour le présenter. L’Écriture en offre une image touchante dès ses premières pages, avec Job. Et quand les jours de festin étaient passés, Job appelait et sanctifiait ses fils, puis il se levait de bon matin et offrait pour chacun d’eux un holocauste; car Job disait: Peut-être mes fils ont-ils péché et ont-ils offensé Dieu dans leur cœur. C’est ainsi que Job avait coutume d’agir.(Job 1:5) Un père se levait de bon matin pour porter les siens devant Dieu, jusque pour des fautes qu’il ignorait. Voilà l’instinct de l’intercession parentale : couvrir de prière ce qu’on ne voit pas, veiller sur une âme quand on ne peut plus surveiller les allées et venues d’un grand enfant devenu libre.

Mais que demander, au juste ? On est tenté de prier surtout pour leur réussite : de bonnes notes, une santé solide, un métier heureux. Rien de mal à cela. Pourtant l’apôtre Jean nomme une joie plus haute. Je n’ai pas de plus grande joie que d’apprendre que mes enfants marchent dans la vérité.(3 Jean 1:4) Il parle de ses enfants spirituels, mais quel parent ne fait pas sienne cette phrase ? Le mot grec teknon dit l’enfant comme fruit d’un lien, d’un engendrement. Et le comble de la joie n’est pas qu’ils réussissent, c’est qu’ils marchent dans la vérité, dans une relation vivante avec Celui qui est la Vérité. Prier pour ses enfants, c’est apprendre, peu à peu, à désirer pour eux ce qui compte le plus.

Cela n’interdit rien du reste, au contraire. On peut tout confier : leur caractère, pour qu’ils deviennent droits et bons ; leurs amitiés, si décisives à l’adolescence ; le conjoint, peut-être déjà en chemin quelque part ; les épreuves qu’on aimerait leur épargner et qui pourtant les feront grandir. On peut nommer chaque enfant par son prénom, chaque jour, avec ce qui le fragilise. Mais toutes ces demandes, l’intercession chrétienne les glisse sous une plus vaste, « que ta volonté soit faite ». Nous prions avec ferveur, et nous remettons l’issue à Dieu, qui aime nos enfants d’un amour plus sûr et plus clairvoyant que le nôtre. Intercéder, ce n’est pas dicter à Dieu un plan tout tracé, c’est lui confier une personne.

Il faut ici une humilité que l’amour rend difficile : nous ne pouvons pas croire à la place de nos enfants. La foi ne se transmet pas comme la couleur des yeux ; chacun devra un jour répondre lui-même à l’appel de Dieu. Nous pouvons semer, arroser, indiquer le chemin, c’est Dieu qui donne la croissance. Voilà pourquoi l’intercession n’est jamais une pression exercée sur Dieu pour arracher un résultat, comme si un nombre suffisant de prières finissait par lui forcer la main. Le Seigneur n’est pas un distributeur qu’on actionne. Prier pour son enfant, c’est plutôt renoncer chaque jour à le sauver soi-même, le déposer en des mains meilleures que les nôtres, et laisser Dieu agir à son heure, selon sa sagesse et non selon notre calendrier.

Cette humilité devient une épreuve lorsqu’un enfant s’éloigne, de la foi, du bien, parfois de nous. L’intercession se fait alors longue, obscure, sans réponse apparente. On serait tenté d’abandonner, ou de tout dramatiser. La Bible, elle, respire la patience : le père de la parabole scrute l’horizon des années durant, prêt à courir au premier signe du retour. Continuez de prier, sans relâche et sans vous ronger. Un enfant confié à Dieu n’est jamais hors de portée, même quand il paraît le plus loin. Si Dieu le veut, le fil ténu de vos prières tiendra là où tout le reste a lâché ; et si le retour se fait attendre au-delà de vos forces, votre intercession, elle, ne se perd pas : elle reste gardée devant Dieu.

Au fond, le repos de l’intercession parentale tient à une vérité qui déloge notre angoisse : nos enfants ne nous appartiennent pas. Ils sont d’abord à Dieu, qui les a formés et les a aimés avant nous. Christ s’est nommé lui-même le bon Berger, celui qui donne sa vie pour ses brebis et qu’aucune main n’arrache de la sienne. Voilà à qui nous les confions quand nous prions : non à un destin aveugle, mais à un Sauveur qui a versé son sang pour eux. Alors nous pouvons intercéder sans nous épuiser d’inquiétude. Non que tout soit garanti selon nos vœux, mais parce que Celui qui les tient est plus fidèle que notre amour, et qu’il veille sur eux, jour et nuit, bien mieux que nous ne le pourrons jamais.