Vie Quotidienne — 7 min de lecture
La Joie de Donner : au-delà de la Dîme
26 août 2024

« Que chacun donne comme il l’a résolu en son cœur, sans tristesse ni contrainte; car Dieu aime celui qui donne avec joie. »
Il y a, dans nos assemblées, un sujet que l'on aborde à voix basse : l'argent. Dès qu'il s'agit de donner, une gêne s'installe, et la question revient presque toujours sous sa forme comptable : combien dois-je verser, le dixième, avant ou après impôts ? La dîme devient un tarif, une cotisation spirituelle que l'on acquitte pour être en règle. On sort sa calculatrice, on prélève sa part, on se sent quitte. Cette manière même de poser la question trahit déjà un malentendu. Car si le don se réduit à une taxe, il perd justement ce qui, aux yeux de Dieu, en fait tout le prix. L'Évangile ne réclame pas d'abord un pourcentage ; il vient interroger, bien plus bas, la source de nos gestes.
L'Ancien Testament connaît la dîme. Abraham en offre le dixième à Melchisédek, la loi de Moïse l'institue, et le prophète Malachie reproche au peuple de l'avoir retenue. On aurait tort de balayer cet héritage, qui rappelle que tout ce que nous possédons vient de Dieu, et qu'en rendre une part revient à confesser qu'il en est le vrai propriétaire. Mais quand l'apôtre Paul écrit aux Corinthiens pour organiser une collecte au profit des frères de Jérusalem, il ne fixe aucun taux. Il ne dit pas de donner dix pour cent. Il déplace le regard vers l'intérieur : Que chacun donne comme il l’a résolu en son cœur, sans tristesse ni contrainte; car Dieu aime celui qui donne avec joie.(2 Corinthiens 9:7)
. Ce n'est plus le montant qui est pesé, mais le cœur d'où il sort.
Le mot que Paul emploie ici pour la joie mérite qu'on s'y arrête. En grec, Dieu aime le donateur hilaros, terme d'où nous vient l'adjectif « hilare ». Rien d'une résignation souriante là-dedans : plutôt une gaieté, un débordement joyeux, presque de l'allégresse. Dieu ne guette pas la grosseur de l'enveloppe ; il aime la joie du geste. Voilà qui renverse notre comptabilité inquiète. On peut donner beaucoup, la mâchoire serrée, en calculant ce qu'il nous en coûte, et ce don-là laisse Dieu, osons le dire, indifférent. On peut donner peu, le cœur léger et reconnaissant, et ce peu-là le réjouit. Le don chrétien n'est pas une ponction douloureuse qu'on acquitte par devoir ; il déborde d'un cœur qui a compris de quoi il vivait.
Paul avait pris soin d'écarter deux poisons, la tristesse et la contrainte. La tristesse, c'est le don qui regrette déjà ce qu'il lâche et qui suit des yeux la somme partie. La contrainte, c'est le don arraché par la pression du groupe, la peur du regard des autres, ou l'idée qu'il faudrait acheter la faveur de Dieu. Rien de tout cela n'a de valeur devant lui. Un don extorqué à la conscience n'édifie ni celui qui le fait ni celui qui le reçoit ; il entretient seulement l'illusion d'avoir payé sa dette. Or nous n'avons aucune dette à solder auprès de Dieu, et c'est là que se noue le malentendu. Celui qui donne pour se mettre en règle n'a pas encore entendu que, dans le Christ, la dette est déjà acquittée tout entière.
D'où vient cette joie de donner, si elle ne se commande pas ? Elle naît toujours à la suite d'un don reçu. Quelques versets plus loin, Paul remonte à la source et s'exclame : Grâces soient rendues à Dieu pour son don ineffable!(2 Corinthiens 9:15)
. Ce don, c'est le Fils lui-même. Avant de nous parler de nos offrandes, Dieu a donné la sienne : il a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique. On ne devient généreux qu'après avoir été comblé. Le croyant ne donne pas pour obtenir la faveur de Dieu ; il donne parce qu'il l'a déjà reçue, gratuitement, à la croix. Sa générosité n'est pas une performance qui monte vers le ciel pour attendrir Dieu. Elle est une grâce reçue qui le traverse et se répand vers le frère dans le besoin.
Cela libère enfin notre rapport à l'argent d'une emprise sourde. Jésus a nommé cette emprise sans détour : on ne peut pas servir à la fois Dieu et Mamon. L'argent n'est jamais neutre ; il aspire à régner, à devenir la sécurité qui prend la place de Dieu. Donner, c'est desserrer chaque fois un peu cette main qui se referme. Chaque geste de générosité devient une petite déclaration d'indépendance : je ne suis pas possédé par ce que je possède. Le don réjouit ainsi celui qui le fait autant que celui qui le reçoit, parce qu'il le rend libre. Comprise de cette façon, la dîme cesse d'être un impôt religieux pour devenir un exercice du cœur, une discipline régulière qui apprend, geste après geste, à se fier au Dieu qui pourvoit plutôt qu'au compte en banque qui rassure.
Alors, cette semaine, avant de fixer un chiffre, prenez le temps de le résoudre en votre cœur, pour reprendre le mot de Paul. La question n'est pas de savoir à combien vous êtes obligé, mais ce que la reconnaissance vous pousse à offrir avec joie. Ce sera peut-être le dixième, peut-être davantage, peut-être commencerez-vous plus modestement, mais librement. Ce qui compte n'est pas le montant que Dieu recevrait, puisqu'il possède déjà tout, mais la joie qu'il voit naître en vous. Donnez sans tristesse, comme on rend un peu de ce que l'on a reçu sans mesure. Et si la joie n'est pas encore là, ne vous forcez pas : retournez d'abord contempler le don du Christ, jusqu'à ce que votre cœur réchauffé s'ouvre de lui-même. C'est toujours la grâce reçue qui, la première, apprend à la main à s'ouvrir.
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