Prière
Le Notre Père, École de Toute Prière
Les disciples n’ont pas demandé une méthode mais un maître ; Jésus leur confie une prière. Le Notre Père n’est pas une formule à réciter : c’est la matrice qui réapprend au cœur à désirer dans le bon ordre.
Prière — 7 min de lecture
30 août 2024

« Voici donc comment vous devez prier: Notre Père qui es aux cieux! Que ton nom soit sanctifié; »
Seigneur, enseigne-nous à prier, comme Jean l'a enseigné à ses disciples.(Luc 11:1)
La requête étonne. Ces hommes priaient depuis l’enfance, savaient les psaumes par cœur, fréquentaient la synagogue. Et devant Jésus, les voilà redevenus apprentis. C’est peut-être le premier pas de toute vie de prière : admettre qu’on ne sait pas prier, non par pénurie de mots, mais parce que notre cœur, laissé à lui-même, ne demande presque jamais les bonnes choses. Nous savons réclamer ; nous ignorons l’art d’adorer. Jésus ne répond ni par une technique ni par une liste de recettes. Il fait quelque chose de plus humble, et de plus vertigineux : il ouvre la bouche et donne une prière toute faite, assez courte pour qu’un enfant la retienne, assez vaste pour qu’une vie entière n’en vienne pas à bout.
« Voici donc comment vous devez prier », dit-il, chez Matthieu, au chapitre 6. Le mot importe : comment, et pas seulement quoi. Le Notre Père n’est pas d’abord un texte à réciter, c’est un modèle, une école, une manière d’orienter tout le reste de nos prières. Jésus vient justement de mettre en garde contre les vaines paroles des païens, persuadés d’être exaucés à force d’en dire. La prière chrétienne n’est ni un moulin à mots ni une formule qui forcerait la main de Dieu. Elle est la respiration d’un enfant qui parle à son Père. Débiter le Notre Père sans y penser trahirait sa nature ; le prier lentement, en laissant chaque demande élargir le cœur, voilà l’école qu’il ouvre.
Tout commence par deux mots qui décident du reste : « Notre Père. » Non pas « mon » Père, comme si j’étais seul au monde, mais « notre » : je ne prie jamais sans mes frères, et la prière la plus intime me relie déjà à toute la famille de Dieu. Et non pas « ô Maître » ni « ô Juge », mais « Père », le nom même de la confiance filiale. Nous osons approcher, non en tremblant comme des esclaves, mais comme des enfants attendus. Cette audace n’a rien d’une familiarité désinvolte : « qui es aux cieux » rappelle aussitôt qui est ce Père, sa grandeur et sa sainteté. Confiance et respect tenus ensemble, c’est déjà l’équilibre de la foi ; on n’a pas achevé de prononcer ces deux mots qu’on se trouve déjà remis à sa place.
Viennent alors trois demandes qui, avant de parler de nous, parlent de Lui. Voici donc comment vous devez prier: Notre Père qui es aux cieux! Que ton nom soit sanctifié; que ton règne vienne; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.(Matthieu 6:9-10)
L’ordre n’a rien d’anodin. Le grec dit hagiasthètô, un verbe à l’impératif, mais au passif : ce n’est pas moi qui « sanctifie ton nom » à force d’efforts, c’est Dieu lui-même qui en est l’acteur, et je demande seulement que son nom soit sanctifié. Avant de présenter mes besoins, la prière me décentre. Elle remet Dieu à la première place, et moi à la mienne. Combien des nôtres commencent, à l’inverse, par nous ? Le Notre Père travaille lentement notre regard : apprendre à désirer d’abord la gloire de Dieu, et découvrir que là se trouve aussi, sans qu’on l’attende, notre propre bien.
Alors seulement la prière ose parler de pain. Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien.(Matthieu 6:11)
Le mot grec caché derrière « quotidien », épiousios, est si rare qu’on ne le croise presque nulle part ailleurs ; il désigne le nécessaire du jour, la ration qui suffit, et non les réserves entassées pour des années. C’est la logique de la manne au désert, ce pain qu’on ne pouvait stocker et qu’il fallait recevoir chaque matin. Jésus nous apprend à demander peu, et à le demander jour après jour : de quoi tenir aujourd’hui, en remettant demain aux mains du Père. Il y a là une guérison discrète de notre angoisse. Pas la promesse de l’abondance, mais la certitude d’une présence qui pourvoit, un jour à la fois, à ceux qui la lui confient.
La suite touche au plus difficile. pardonne-nous nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ;(Matthieu 6:12)
Jésus lie sans détour la grâce reçue et la grâce transmise. Non que notre pardon achète celui de Dieu ; mais un cœur réellement gracié devient, à son tour, capable de gracier. Puis vient l’aveu de notre faiblesse. ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du malin. Car c'est à toi qu'appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance et la gloire. Amen !(Matthieu 6:13)
Cette fragilité, nous aimerions la cacher ; la prière, elle, la reconnaît sans détour : seuls, nous tombons. La prière n’est pas la performance des forts, c’est le cri des fragiles qui savent d’où leur viendra le secours. Chaque demande désarme ici notre orgueil et nous ramène à la dépendance, ce sol où la foi prend racine.
Si nous pouvons dire « Notre Père », c’est que quelqu’un, avant nous, a ouvert la porte. Personne ne s’est fait enfant de Dieu par ses mérites. C’est Christ, le Fils unique, qui nous en a donné le droit en accomplissant à la croix ce dont nous étions incapables. Le Notre Père n’est pas l’échelle de nos efforts vers le ciel ; il est la prière que le Fils met sur nos lèvres pour qu’en lui nous parlions à son Père comme au nôtre. Voilà pourquoi il demeure l’école de toutes les autres : non qu’il nous rende performants, mais parce qu’il nous refait, chaque jour, enfants d’un Père qui a tout donné. Il ne reste plus qu’à le prier, sans se presser, et à en vivre.
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