L'Esprit Éditorial

Méditation

Le Bon Berger Donne Sa Vie

9 juillet 20248 min de lecture
Vallée de montagne embrumée à l’aube, baignée d’une lumière douce aux tons dorés et crème
Vallée de montagne embrumée à l’aube, baignée d’une lumière douce aux tons dorés et crème

« Je suis le bon berger. Le bon berger donne sa vie pour ses brebis. »

Jean 10:11

Quand Jésus dit Je suis le bon berger. Le bon berger donne sa vie pour ses brebis.(Jean 10:11), l'image n'a rien d'une tendresse posée là pour décorer un discours. Elle touche le nerf de la mémoire d'Israël. Depuis le Psaume 23 jusqu'aux prophètes, Dieu s'était présenté comme le berger de son peuple, et il avait dénoncé les bergers infidèles qui se nourrissaient du troupeau au lieu de le nourrir. Ézéchiel annonçait un jour où Dieu lui-même viendrait chercher ses brebis dispersées. En prononçant ces mots, Jésus pose discrètement sa main sur cette promesse ancienne et déclare : c'est moi. On aurait tort d'y entendre d'abord une leçon de morale sur la douceur. Il y a là une revendication sur la personne de Dieu venue en chair, au milieu de brebis qui ne le savaient pas encore.

Le mot rendu par « bon » mérite qu'on s'y arrête. Le grec écrit ici kalos, et non agathos. Agathos dit ce qui est utile, moralement correct ; kalos dit ce qui est beau, noble, ce qui attire par sa justesse intérieure. Le berger dont parle Jésus a plus que de la compétence : il est beau à voir, beau dans le geste même de se donner. Une beauté qui ne se photographie pas, celle d'un amour qui va jusqu'au bout. La croix, aux yeux du monde, est laide. Aux yeux de la foi, elle est le lieu le plus beau de l'histoire, parce que là le Berger fait exactement ce qu'il avait dit qu'il ferait, sans se reprendre, sans reculer.

Le verbe, ensuite. Jésus « donne » sa vie ; le grec dit littéralement qu'il la « dépose », comme on pose volontairement un vêtement. Un peu plus loin, il le précisera : personne ne me l'ôte, je la donne de moi-même. Cela change la lecture de tout le reste. La mort de Jésus n'a rien d'un accident tragique, l'échec d'un homme bon rattrapé par des adversaires trop puissants. C'est un acte souverain, décidé, posé. On ne le traîne pas à l'abattoir malgré lui ; il marche vers la croix les yeux ouverts, parce que les brebis sont menacées et qu'il n'existe pas d'autre moyen de les sauver que de se mettre entre elles et la mort.

Jésus oppose ce berger au mercenaire. Le mercenaire travaille pour un salaire ; quand le loup vient, il calcule, et sa vie compte plus à ses yeux que le troupeau. Il fuit. Ce portrait nous juge en même temps qu'il nous console, car il y a en nous un mercenaire qui aime tant qu'aimer ne coûte rien, et qui s'éclipse dès que le prix monte. Nous la connaissons, cette fuite intérieure devant les personnes difficiles, devant les engagements qui nous dépassent. Le bon Berger, lui, ne fuit pas quand le loup paraît. Il reste. Il reste là même où nous serions déjà partis, et c'est ce qui rend son amour si étranger, si bouleversant.

Il ajoute une phrase qu'on ne médite jamais assez : Je suis le bon berger. Je connais mes brebis, et elles me connaissent,(Jean 10:14). Dans la Bible, connaître ne se réduit pas à détenir des informations sur quelqu'un ; c'est une intimité, une appartenance. Le Berger ne nous aime pas en masse, comme on gère le nombre d'une foule anonyme. Il connaît la voix de chacun, la blessure de chacun, le nom de chacun. Vous n'êtes pas pour lui une brebis interchangeable dans un troupeau statistique. Il vous connaît jusqu'au repli que vous cachez aux autres, et c'est en vous connaissant ainsi qu'il a choisi de donner sa vie. Aimer dans le vague ne coûte rien. Aimer en connaissant le détail, et se donner quand même : voilà le seul amour qui guérit.

Cette parole soulève un poids que la religion nous pose souvent sur les épaules. Nous croyons parfois devoir mériter d'être gardés, prouver notre valeur au Berger pour qu'il consente à mourir. L'ordre de sa phrase dit l'inverse : il donne sa vie d'abord, alors que nous étions encore égarés. Notre fidélité n'achète pas le salut ; nous le recevons d'un Berger qui a déjà tout accompli. Une paix appuyée sur la solidité de notre attachement à lui vacillerait chaque jour. Celle qu'il offre repose sur la solidité de son attachement à nous, scellé une fois pour toutes à la croix. Cela ne vacille pas, parce que lui ne vacille pas.

Le Berger est aussi ressuscité. Il a déposé sa vie, dit-il, pour la reprendre. La tombe n'a pas gardé celui qui s'y était livré de plein gré. Le troupeau n'est donc pas confié à la mémoire d'un mort admirable ; il est remis à la main d'un vivant qui marche encore devant nous. Il connaît le chemin pour l'avoir ouvert lui-même à travers la mort. Aucune vallée d'ombre ne lui est étrangère, il y est passé le premier. La foi chrétienne ne regarde pas en arrière avec nostalgie : elle suit. Nous suivons quelqu'un qui va devant, qui vit, et dont la voix continue de nous appeler par notre nom aujourd'hui.

Alors cette semaine, avant même de vous demander comment mieux suivre, laissez cette phrase se poser sur vous : le bon Berger a donné sa vie pour vous, nommément, sans attendre que vous soyez présentable. Reposez-vous là un instant chaque matin, sans rien produire, simplement gardé. Puis, du trop-plein de cette assurance, tentez un seul geste concret. Restez auprès d'une personne que vous auriez envie de fuir, une personne difficile, coûteuse, et tenez bon un jour de plus. Pas pour gagner l'amour du Berger, puisque vous l'avez déjà reçu. C'est de cette manière que la beauté de son amour se met, sans bruit, à passer par nous vers ceux qui n'en connaissent encore ni la voix ni le nom.