L'Esprit Éditorial

Méditation

Le Fils Prodigue et le Père qui Court

10 janvier 20268 min de lecture
Gros plan abstrait de coups de pinceau bleus et or sur une toile brute, baignés d’une lumière claire presque divine
Gros plan abstrait de coups de pinceau bleus et or sur une toile brute, baignés d’une lumière claire presque divine

« Et il se leva, et alla vers son père. Comme il était encore loin, son père le vit et fut ému de compassion, il courut se jeter à son cou, et le baisa. »

Luc 15:20

L'histoire commence par une insolence à peine croyable. Le plus jeune des deux fils réclame sa part d'héritage : Le plus jeune dit à son père: Mon père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir. Et le père leur partagea son bien.(Luc 15:12) Demander son héritage du vivant de son père, c'est lui souhaiter d'être déjà mort. C'est dire, en clair : je ne veux pas de toi, je veux ce que tu as. Le père, chose stupéfiante, ne s'y oppose pas ; il partage. L'amour ne retient pas de force. Le fils s'en va dans un pays lointain et y dissipe tout en vivant dans la débauche. Puis vient la famine, la disette au dehors et au dedans, et cet homme né libre finit à garder les porcs, l'ultime déchéance pour un fils d'Israël. Il en vient à envier la nourriture des bêtes. Le péché tient toujours ses promesses à l'envers : il offrait la liberté, il livre l'esclavage.

Alors, dit Jésus, étant rentré en lui-même, il se met à réfléchir. La formule est belle : le péché nous fait sortir de nous-mêmes, et le premier pas du retour consiste à rentrer chez soi, dans la vérité de sa condition. Il se souvient de la maison, où même les serviteurs mangent à leur faim, et il prépare un aveu honnête : Je me lèverai, j'irai vers mon père, et je lui dirai: Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils; traite-moi comme l'un de tes mercenaires.(Luc 15:18-19) Il n'invente pas d'excuses et ne s'accuse pas à moitié ; il nomme la faute. Voilà, au fond, ce retournement que la Bible appelle repentir. Pas une flagellation morbide, mais la décision lucide de se lever et de marcher vers celui qu'on a offensé, en portant la vérité de ce qu'on a fait.

Vient alors le cœur de la parabole, notre verset : Et il se leva, et alla vers son père. Comme il était encore loin, son père le vit et fut ému de compassion, il courut se jeter à son cou, et le baisa.(Luc 15:20) Encore loin : le père n'attendait donc pas passivement, il scrutait l'horizon jour après jour, guettant une silhouette. Ému de compassion : le mot grec, esplanchnisthê, vient de splanchna, les entrailles, une compassion qui prend aux tripes et remue le dedans. Rien d'une pitié polie ; un bouleversement viscéral. Et ce père court. Mesurons le scandale : dans cette culture, un homme âgé et respecté ne courait jamais ; courir l'obligeait à relever ses vêtements et à dénuder ses jambes, une indignité publique. Le père accepte cette humiliation de la course pour atteindre son fils avant que le village ne l'atteigne. Il se jette à son cou et le couvre de baisers, avant même que le fils ait pu réciter son discours.

Voyez l'ordre des choses, car tout l'Évangile y tient. Le fils commence bien sa phrase préparée : Le fils lui dit: Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils.(Luc 15:21) mais le père ne le laisse pas aller jusqu'au bout, jusqu'à se proposer comme un simple serviteur. L'étreinte a précédé l'aveu, les baisers ont devancé la confession. Le fils n'a pas eu le temps de négocier son retour ni de proposer un statut inférieur pour racheter sa dette. La grâce l'a court-circuité. Il n'est pas réintégré comme employé à l'essai, il est restauré comme fils : la plus belle robe, l'anneau au doigt, les sandales aux pieds, le veau gras. Rien de cela ne se mérite, tout se reçoit. C'est le renversement scandaleux de la grâce : le retour ne s'achète pas par une pénitence, il se reçoit d'un père qui courait déjà à notre rencontre.

Chaque détail de la fête dit une restauration entière. La plus belle robe couvre les haillons du pays lointain : nous voilà revêtus d'une justice qui n'est pas la nôtre. L'anneau rend au fils son autorité, les sandales le distinguent de l'esclave qui allait pieds nus, le veau gras change la disette en festin. Le père ne fait pas les choses à moitié et ne concède pas un pardon du bout des lèvres : parce que mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie; il était perdu, et il est retrouvé. Et ils commencèrent à se réjouir.(Luc 15:24) Cette joie du père, c'est celle du ciel pour un seul pécheur qui se repent. Et si nous demandons comment un tel accueil est possible, comment la sainteté de Dieu peut embrasser ainsi le coupable, l'Évangile répond ailleurs : parce qu'un autre Fils, lui parfaitement obéissant, portera hors des murs l'humiliation que celui-ci méritait.

La parabole ne s'arrête pas sur la fête, et cela compte. Il y a un second fils, l'aîné, resté à la maison, irréprochable en apparence. Quand il entend la musique et apprend la raison de la joie, il se met en colère et refuse d'entrer. Lui aussi est loin, d'une distance plus sournoise : il a servi son père sans jamais transgresser ses ordres, et il n'a pourtant jamais goûté sa tendresse. Il se croyait fils et vivait en mercenaire, comptant ses mérites et attendant son salaire. Sa religion de la performance l'empêche de se réjouir de la grâce faite à un autre. Et le père sort de nouveau. Il sort pour l'aîné comme il avait couru vers le cadet, et il le supplie : Mon enfant, lui dit le père, tu es toujours avec moi, et tout ce que j'ai est à toi.(Luc 15:31) Les deux fils avaient besoin d'être ramenés. Le péché du fils obéissant est simplement plus respectable.

Où que nous nous tenions dans cette maison, le père sort à notre rencontre. Peut-être sommes-nous au pays lointain, à bout de nos rébellions, hésitant à croire qu'un retour reste possible : il guette l'horizon, et il courra. Peut-être sommes-nous l'aîné, corrects et amers, épuisés de servir un Dieu que nous prenons pour un patron : il sort aussi pour nous, et il rappelle que tout ce qu'il a est déjà nôtre. Cette semaine, osons le premier pas du cadet : rentrer en nous-mêmes, nommer honnêtement ce qui doit l'être, nous lever et marcher. Pas pour négocier un statut de serviteur : pour nous laisser étreindre en fils. La distance qui nous sépare de la maison est presque toujours plus courte que nous ne le craignons, puisque le Père a déjà commencé à courir.