L'Esprit Éditorial
Photographie abstraite et minimaliste d'un épi de blé sec aux tons dorés sur fond crème

Croissance7 min de lecture

Témoigner sans Écraser

7 novembre 2024

Photographie abstraite et minimaliste d'un épi de blé sec aux tons dorés sur fond crème

« Mais sanctifiez dans vos cœurs Christ le Seigneur, étant toujours prêts à vous défendre, avec douceur et respect, devant quiconque vous demande raison de l’espérance qui est en vous, »

1 Pierre 3:15

Il suffit parfois d'une question à la pause-café, « mais toi, pourquoi tu crois à tout ça ? », pour que le cœur se serre. Deux réactions nous guettent alors, aussi stériles l'une que l'autre. On peut fuir : baisser les yeux, glisser vers un autre sujet, remettre sa foi dans sa poche comme un objet gênant. On peut aussi se cabrer : hausser le ton, dégainer ses arguments comme des armes, gagner le débat et perdre la personne. Entre le silence honteux et la joute, l'apôtre Pierre ouvre un autre chemin. Et il l'écrit à des chrétiens autrement plus exposés que nous, des croyants dispersés, moqués, parfois inquiétés pour leur foi. C'est à eux, pas à des orateurs aguerris, qu'il adresse une consigne d'une douceur surprenante.

Mais sanctifiez dans vos cœurs Christ le Seigneur, étant toujours prêts à vous défendre, avec douceur et respect, devant quiconque vous demande raison de l’espérance qui est en vous,(1 Pierre 3:15) Le mot grec rendu par « vous défendre », apologia, a donné notre « apologétique ». Gare au contresens : sous la plume de Pierre, rien d'une plaidoirie de procureur, plutôt la réponse posée d'un accusé qui rend compte, sans fard, de ce qui le fait tenir debout. Notez l'ordre des choses. Avant d'être prêts à parler, nous sommes appelés à sanctifier dans nos cœurs Christ le Seigneur. Le témoignage prend racine dans le for intérieur, là où Christ occupe vraiment la première place, avant de monter jusqu'aux lèvres. On ne témoigne bien que de ce qui règne réellement en nous.

Deux mots gouvernent le reste : douceur et respect. La douceur, prautēs en grec, n'a rien de la mollesse. C'est une force apprivoisée, une puissance qui renonce à écraser. On employait le terme pour un cheval fougueux devenu docile à la main : toute sa vigueur demeure, mais elle porte au lieu de blesser. Quant au respect, le mot dit la crainte révérencielle ; celui qui témoigne se tient devant Dieu autant que devant son interlocuteur, et cela lui interdit d'humilier l'autre. Voilà qui bouscule notre idée du bon témoin. Nous rêvons d'avoir réponse à tout quand l'Écriture nous demande surtout le ton juste. Car une vérité que l'on assène sans douceur cesse d'être reçue comme une vérité ; elle n'arrive plus que comme un coup.

Pourquoi tant d'égards ? Parce que la conversion ne dépend pas de nous : Dieu seul ouvre les cœurs. Nous prenons souvent le témoignage pour une performance à réussir, où il faudrait convaincre, coincer, l'emporter. Or Pierre nous veut prêts à rendre raison, non prêts à gagner. Produire la foi chez l'autre n'est pas notre affaire ; la nôtre est de rendre notre espérance visible et compréhensible, puis de nous en remettre à l'Esprit pour la suite. Quel soulagement. Le poids du résultat quitte nos épaules. Nous ne sommes pas les avocats anxieux d'une cause fragile, mais des témoins tranquilles d'une œuvre déjà achevée. Christ a tout accompli à la croix, et nous n'y ajoutons rien, pas même l'éclat de nos raisonnements.

Il y a d'ailleurs, dans ce verset, un présupposé qui éclaire tout : on nous demande raison de l'espérance qui est en nous. Autrement dit, notre vie devrait susciter la question avant que la bouche n'y réponde. Une paix qui tient dans l'épreuve, une joie qui ne se règle pas sur les circonstances, un pardon offert là où le monde rendrait coup pour coup : voilà ce qui pousse un collègue à s'étonner. Le meilleur témoignage ressemble moins à un discours qu'à une énigme vivante, une façon d'espérer qui reste incompréhensible sans Dieu. Si personne ne nous interroge jamais, peut-être faut-il moins se demander comment mieux argumenter que ce que notre vie donne à voir. L'espérance qu'on aperçoit ouvre la voie à la parole qu'on écoutera.

Très concrètement, cette semaine, renoncez à gagner le moindre débat. Quand la question surgit, résistez au réflexe de la démonstration écrasante. Répondez court et vrai, à hauteur d'homme : ce que Christ a changé pour vous, sans jargon ni surenchère. Plutôt que d'aligner trois contre-arguments, posez à votre tour une question, car le respect s'entend dans la manière d'écouter autant que de parler. Et si vous êtes pris de court, vous avez le droit de dire que vous ne savez pas, mais que vous chercherez. Un « je ne sais pas » humble édifie davantage qu'une réponse toute faite plaquée sur une souffrance réelle. Préparez votre cœur avant vos formules : relisez ce qui vous a saisi dans l'Évangile, ravivez votre propre émerveillement. On témoigne d'un feu, non d'un dossier, et l'on ne réchauffe personne à un foyer qu'on a laissé s'éteindre chez soi.

Au fond, témoigner avec douceur et respect laisse transparaître le caractère de Celui dont on parle. Jésus n'a pas brisé le roseau froissé ni éteint la mèche qui fumait encore ; il a parlé aux foules avec autorité et aux cœurs blessés avec une tendresse infinie. Notre façon de témoigner prêche déjà quelque chose sur notre Dieu : un témoin dur le fait passer pour dur, un témoin doux rend sa grâce crédible. Alors portons la bonne nouvelle comme une invitation, pas comme un réquisitoire. Sanctifions Christ dans nos cœurs, tenons-nous prêts, et parlons, sans peur et sans mépris. Le reste ne nous revient pas. Il revient à Celui qui frappe encore, patiemment, à des portes que nos arguments n'ouvriront jamais et que sa douceur, passant par la nôtre, peut atteindre.