Vie Quotidienne — 7 min de lecture
Travailler sans s’y Perdre
14 mars 2024

« L'Éternel Dieu prit l'homme, et le plaça dans le jardin d'Éden pour le cultiver et pour le garder. »
« Et vous, vous faites quoi dans la vie ? » La question a l'air anodine. Elle en dit long. Observez ce qui bouge en vous quand on vous la pose : la fierté qui redresse le dos, ou la gêne qui cherche à esquiver. Nous répondons rarement par une activité. Nous répondons par une identité. Je suis ingénieur, je suis infirmière, je suis en recherche d'emploi, et ce dernier aveu coûte, comme si ne rien produire revenait à ne plus tout à fait exister.
Cette confusion n'a rien d'un accident ; notre culture l'entretient. Le curriculum vitae tient lieu d'acte de naissance social, et le titre professionnel de nom de famille. Le croyant n'y échappe pas. Il peut même faire pire, en spiritualisant sa performance, en prenant sa fécondité pour Dieu pour sa valeur devant Dieu. Bien des burn-out de chrétiens engagés partent de là.
Le récit de la Genèse déjoue ce piège avec une belle précision. Regardez l'ordre des chapitres. Au premier, Dieu crée l'homme à son image, le bénit, puis pose sur son œuvre ce regard : Dieu vit tout ce qu'il avait fait et voici, cela était très bon. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin: ce fut le sixième jour.(Genèse 1:31)
. Au second seulement vient le travail, quand il place l'homme dans le jardin. Genèse 2:15 le dit ainsi : L'Éternel Dieu prit l'homme, et le plaça dans le jardin d'Éden pour le cultiver et pour le garder.(Genèse 2:15)
. L'identité précède la fonction. Adam n'est pas jardinier avant d'être une créature aimée de Dieu ; il est d'abord aimé, ensuite il jardine. Le travail est remis à un homme déjà accueilli sans condition, il n'est pas le moyen de gagner cet accueil.
Autre chose : le travail précède la chute. Cultiver et garder le jardin n'a rien d'une punition, c'est une vocation. Le verbe hébreu rendu par cultiver, 'abad, veut d'ailleurs dire servir : travailler la terre, c'était déjà servir Dieu. La chute a abîmé notre rapport au travail, la sueur, l'épine, le sentiment de vanité, mais pas le travail en lui-même. De quoi écarter deux erreurs jumelles : mépriser le travail comme une corvée sans portée spirituelle, ou l'idolâtrer comme la source de notre dignité.
Le test est simple et rude : que reste-t-il de vous quand on vous retire votre poste ? Le chômage, la retraite, la maladie posent sans ménagement cette question qu'on évite tant que tout va bien. Ceux qui n'étaient que leur fonction s'écroulent avec elle. Ceux qui travaillaient à partir d'une identité déjà reçue, et non pour s'en fabriquer une, traversent l'épreuve blessés mais debout.
C'est l'ordre même de l'Évangile. Paul l'écrit aux Éphésiens 2:10 : Car nous sommes son ouvrage, ayant été créés en Jésus-Christ pour de bonnes œuvres, que Dieu a préparées d'avance, afin que nous les pratiquions.(Éphésiens 2:10)
. Nous sommes son ouvrage avant de produire le nôtre ; nos œuvres ne fabriquent pas notre valeur, elles coulent d'une grâce déjà reçue. Travailler à partir de cette identité plutôt que pour elle change tout. Qui n'a plus rien à prouver peut enfin faire les choses bien pour elles-mêmes : servir un client sans calculer, former un collègue qui le dépassera un jour, refuser un projet indigne. L'excellence cesse d'être une angoisse pour redevenir une offrande.
Deux disciplines, très concrètes, aident à desserrer l'étau. La première : ouvrir la journée de travail par une phrase que l'on reçoit au lieu de la produire, quelque chose comme « je suis enfant de Dieu avant d'être quoi que ce soit d'autre », dite lentement, avant d'ouvrir la boîte mail. La seconde : garder un repos hebdomadaire non négociable. S'arrêter un jour par semaine, c'est confesser par des actes que le monde ne tient pas sur nos épaules.
Votre travail est une parcelle de jardin, confiée pour un temps. Cultivez-la avec sérieux, gardez-la avec soin, puis rendez les clés chaque soir. Le jardin appartient à un Autre, et vous aussi. Voilà pourquoi vous pouvez y travailler en paix.
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